Université populaire de Caen - Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire

Publié le par Ritoyenne

Sous le signe de cette phrase de Diderot, Michel Onfray crée une Université Populaire à Caen. Il propose ici la philosophie de son projet.

Par Michel Onfray - novembre 2002

 

La rentrée scolaire 2002 est finalement la première que je n'ai pas faite depuis mon entrée en classe de CP ! Dix-huit ans sur le banc des salles de classes comme étudiant puis vingt ans sur l'estrade en tant qu'enseignant, en fait je n'ai jamais quitté l'école .. Quand j'y pense, il y a matière à frissons et à confidences sur le divan ! Rompre avec ce schéma et cette logique ne s'est évidemment pas fait sans de longues réflexions solitaires en amont. Finalement j'ai quitté mes élèves avec tristesse, mais l'éducation nationale avec un réel plaisir...

Désormais libre je n'avais pas envie de thésauriser mon savoir et ma culture en me contentant de gérer ma petite entreprise égotique d'écriture, de publications et de rencontres avec un public soit sur le mode VRP des conférences en librairie, soit sur le principe médiatique du consentement à deux ou trois émissions sur dix qui me sont proposées. Mon option libertaire me conduit à envisager mes acquis non pas comme un bénéfice à capitaliser en vue de rentes juteuses, mais comme une chance à dépenser de manière ludique et joyeuse.

D'où mon projet d'Université Populaire. Je tournais autour d'une formule qui conserverait le meilleur de l'université et des rencontres informelles avec le public : la rigueur d'un contenu transmis dans les règles, le projet d'évolution dynamique de cet enseignement sur le modèle des cycles, la perspective initiatique inscrite dans la durée d'un séminaire annuel, le partage de trouvailles sur des recherches en cours ; mais aussi l'échange socratique ironique, l'usage d'une rhétorique soucieuse et respectueuse du questionnement de l'auditeur, la liberté intégrale et la gratuité absolue, dans tous les sens du terme (ni diplômes requis ou délivrés, ni droits d'inscription , ni contrôles), un genre de générosité consumée dans une dépense sans obligations ni sanctions.

A l'heure du cours inaugural - à l'amphithéâtre du Musée des Beaux-arts de Caen -, je souhaitais placer cette entreprise sous le signe de quelques philosophes dont la lecture m'accompagne depuis longtemps. Je n'ai pas envie d'une indexation à leur corps défendant, mais d'un genre d'hommage rendu ; je ne souhaite pas une prise d'otage, une captation d'héritage ou la revendication d'une filiation légitimante, mais des références qui valent comme autant de révérences, car je me suis nourri de ces pensées à la manière d'un affamé que ne rassasiaient pas les philosophes officiels de l'institution. A cette poignée de penseurs critiques, j'ai emprunté quelques notions utiles pour définir l'identité de cette Université Populaire.

Étudiant en philosophie à l'Université de Caen, fin 1970, début 1980, j'ai lu et aimé les pages consacrées par François Châtelet à La philosophie des professeurs (1970). Lorsque je me suis retrouvé devant mes élèves, j'ai pu mesurer combien il avait raison de présenter la discipline potentiellement dangereuse pour l'ordre moral et social comme une matière dévitalisée par l'artifice d'une liste d'auteurs et de notions officielles d'un programme, l'ensemble visant la production en fin d'année d'une dissertation ou d'un commentaire de texte coefficienté dont la note, neuf fois sur dix catastrophique, disparaît dans le chiffre des autres matières. Vingt ans de pratique en lycée technique m'ont démontré à satiété combien la philosophie agit tel un prétexte pour laisser croire à la libéralité d'un système qui autorise qu'on pense, certes, mais oblige cette pensée à se couler dans un moule qui la châtre sous peine de sanctions. A l'heure où pour remédier à l'état des lieux on surcharge et complète la liste des auteurs au programme avec des saints, des libéraux, des religieux, des mystiques, à quoi l'on ajoute une refonte des notions qui permet subtilement de supprimer la philosophie au nom de l'histoire de la philosophie (moins dangereuse et plus facile à noter...), je ne souhaite plus bricoler dans l'incurable.

Dans l'esprit d'un François Châtelet qui célèbre une philosophie critique, utilisable pratiquement dans le champ social et politique de son temps, il faut citer Jacques Derrida et ses travaux publiés sous le titre Du droit à la philosophie (1990). Où l'on apprend sur les conditions d'accès à la philosophie aussi bien pour les professeurs que les élèves (avec qui la mettre en scène ?), ses usages scolaires et non scolaires, l'extrême réduction des lieux et des supports où elle se pratique (où et comment ?), les instances qui légitiment les discours philosophiques (lesquelles et au nom de quoi ?). Mais aussi, et plus important en ce qui concerne ce projet d'UP, ses analyses sur la possibilité d'une authentique philosophie populaire, débat dans lequel Kant propose déjà sa solution en invitant qu'on y tende - voire la préface à la Doctrine du droit, première partie de la Métaphysique des moeurs. Ici comme ailleurs, la démocratie comme remède à la démagogie. Je tiens à cette idée qu'on peut tenir une bonne distance entre le discours professionnel des spécialistes qui s'adressent exclusivement à leurs semblables, formant ainsi une communauté d'autistes satisfaits, et les marchands d'idées dans le vent tout à la gestion et à la promotion de leur trajet mondain. Ni la poussière des archives, ni le plateau de télévision comme horizons indépassable de la pratique philosophique, mais un équilibre entre la bibliothèque et la diffusion publique du résultat de ses travaux et recherches. L'ensemble oblige au langage, à la forme et à la formule à même de rencontrer puis retenir le public désireux de philosophie. Car il existe une réelle demande philosophique à laquelle il s'agit de proposer une offre digne de ce nom. Pour ce faire on lira avec bénéfice La demande philosophique (1996) de Jacques Bouveresse qui réactive les options kantiennes : oui à la pratique populaire de la philosophie, certes, mais avec d'extrêmes réserves et avec l'obligation impérieuse de ne pas sacrifier à la rigueur, à l'analyse et à la recherche.

Du temps, de la patience, du travail pour les demandeurs et pour les acteurs de l'offre : à l'évidence le droit à la philosophie oblige aux devoirs à son endroit . Contre l'époque qui se caractérise plus par la revendication des droits que par l'observance de devoirs, Jacques Bouveresse invite à articuler ces deux temps pour obtenir une force digne de ce nom. Je souscris à cette volonté d'exiger du demandeur pour seul contre-don à l'offre philosophique qu'on lui fait un engagement à se hisser jusqu'à la philosophie et non une revendication qu'elle descende au niveau où il se trouve. D'autant que cette idée permet de comprendre le sens de l'ascèse cynique et de saisir en quoi Bouveresse est bien ce Diogène au Collège de France qu'il dit être (Le philosophe et le réel - 1998).

Dans la logique de ces aveux généalogiques je retiens de Pierre Bourdieu les analyses de l'intellectuel collectif développées dans le deuxième volume de Contre-feux (2001). Pour faire face à la pratique onaniste d'intellectuels soucieux de performances individuelles à même de permettre un positionnement dans le champ philosophique utile pour obtenir ensuite des bénéfices sonnants et trébuchants, l'intellectuel collectif suppose des actions communes, des associations d'égoïstes pour le dire dans les termes de Max Stirner : il s'agit de passer des contrats ponctuels pour travailler ensemble, puis agir, afin de produire des effets concrets sur le terrain politique et social du moment. Par exemple les recherche d'un Foucault sur la folie, les prisons ou l'homosexualité ont ainsi trouvé leur sens dans le prolongement militant.

L'Université Populaire n'appartient à personne, sauf à ceux qui s'en emparent. L'idée surgit au XIX° siècle à l'époque sinistre de l'Affaire Dreyfus, elle peut exister encore et toujours - aujourd'hui plus que jamais. Pour ce faire, il faut envisager le travail en commun comme autant d'occasions de formuler ce que Nietzsche - et Deleuze après lui - appelaient de nouvelles possibilités d'existence. Y travailler, y réfléchir, discuter des formes alternatives qui apparaissent ici ou là dans l'histoire.

La formule caennaise se compose d'un atelier de pratique philosophique destinée aux enfants à partir de 7 ans (Gilles Geneviève), puis de séminaires consacrés aux féminismes (Séverine Auffret), aux idées politiques (Gérard Poulouin), et à l'hédonisme (moi-même).

A l'heure où Mai 68 passe pour la racine de tous nos maux il s'agit moins de l'achever comme une bête malade afin de s'en débarrasser que de le parachever et de l'accomplir sur le terrain des idées : dépasser la négativité de ce moment heureux de l'histoire qui a détruit, cassé, brisé nombre d'archaïsmes, certes, mais sans toujours beaucoup apporter d'idées alternatives, de propositions concrètes, de forces actives, d'éthiques et de politiques de substitution, de théories praticables pour notre époque présentée comme fatalement soumise au libéralisme. L'Université Populaire s'y attelle forte de ce que le public fera d'elle...

Publié dans Divers

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Ritoyenne 29/09/2006 16:08

Je ne pense pas que la critique de "J.D." soit de cet ordre.

Edi 29/09/2006 08:38

j'ai fais une faute de frappe rendre ---) rentre !

Edi 29/09/2006 08:37

La jalousie fait qu'on peut rabaisser Michel Onfray, mais moi je ne rendre pas dans votre jeu.

julien dutant 27/09/2006 10:21

Pourquoi faire une philosophie populaire? Quel intérêt - à part d\\\'être cool et populaire ?Par exemple, je me pose la question suviante: peut-on savoir qqch sans savoir qu\\\'on le sait? Ou cette autre: l\\\'essence du rouge est-elle d\\\'avoir l\\\'apparence du rouge, ou est-ce l\\\'inverse (l\\\'apparence de rouge est défini comme l\\\'apparence qu\\\'a une certaine couleur)? Ou cette autre: puis-je savoir que je vais perdre au loto, étant donné que mes chances de gagner sont extrêmement faibles? Puis-je savoir que je serai à Lyon demain, étant donné que les chances d\\\'un accident de train sont extrêmement faibles?Maintenant je pourrais (et il m\\\'arrive de) demander à des amis, des gens croisés dans le métro, des commerçants, leur avis sur ces questions. Mais il s\\\'avère que, pour des raisons qui ne sont pas difficiles à deviner, les contributions de gens qui ont fait 10, 20 ou 30 ans de philo sont (dans l\\\'ensemble) bien plus productives. Ensuite, les exigences de la discussion populaire et celles de la recherche sont (en général) diamétralement opposées. Dans une discussion de recherche, il est très utile d\\\'exprimer des idées encore vagues, d\\\'émettre des hypothèses contradictoires, et de faire cela avec des gens qui ont très exactement les mêmes idées en tête que vous, ce qui leur permet de voir où vous voulez en venir. Ce genre de discussion ressemble parfois à de la pensée à 2 (ou 3 ou 4), et est très utile pour trouver peu à peu une formulation  claire d\\\'une hypothèse, de ses avantages et de ses difficultés. Inversement, dans une discussion populaire, il vaut mieux avoir une formulation très claire de ce que vous pensez, parce que votre interlocuteur n\\\'a pas nécessairement le même contexte mental que vous, et le risque de malentendu est très grand. Ces deux points vont, à mon avis, dans le même sens. Il peut certes y avoir une vulgarisation de la philosophie (une présentation de certaines discussions philosophiques à des non-spécialistes). Et, comme le dit Bouveresse, celle-ci ne doit certes pas sacrifier les exigences de rigueur et de clarté qui devraient régner dans cette discipline. Voir, par exemple, les contributions de philosophes à l\\\'Université de tous les savoirs. Mais cela ne consistue en aucun cas "une autre façon de faire de la philosophie". Je soupçonne d\\\'ailleurs qu\\\'on ne fait pas de recherche à l\\\'Université Populaire. Il y a juste Michel Onfray qui a une longue pratique et une connaissance étendue de la philosophie, face à un parterre de débutants qu\\\'il s\\\'efforce d\\\'initier un peu. Les échanges doivent être radicalement dissymétriques (même s\\\'il parvient sûrement à mettre ses interlocuteurs à l\\\'aise). Michel Onfray l\\\'avoue d\\\'ailleurs implicitement lorsqu\\\'il parle de "partager de trouvailles sur des recherches en cours", ce qui suppose que les "recherches en cours", elles, ont lieu ailleurs.Je soupçonne en outre que, comme les auditeurs n\\\'ont pas d\\\'obligations de présence ni d\\\'examen, ils ont tendance à perdre le fil si le conférencier ne fait pas régulièrement de blagues ou de déclarations étonnantes. Ce qui peut parfois nuire à "la rigueur, l\\\'analyse et la recherche" affichées. (Quant au mythe de la philosophie pour le plaisir, c\\\'est un mythe; il y a des parties contraignantes et difficiles dans l\\\'apprentissage et la pratique de la philosophie, comme dans ceux d\\\'un instrument.)Voilà pour la défense des "autistes". D\\\'ailleurs, où Onfray a-t-il vu que les "autistes" de la recherche universitaire sont "satisfaits"? Personnellement, je suis très insatisfait de mes propres recherches, et je trouve qu\\\'il y a tellement de choses sur lesquelles nous sommes encore dans la plus grande obscurité! Et j\\\'ai l\\\'impression que c\\\'est bien au contraire Michel Onfray qui a la chance d\\\'être suffisamment satisfait de ses certitudes pour estimer qu\\\'il ne lui reste plus qu\\\'à les diffuser auprès du grand public.

Cratylogos 26/09/2006 18:24

Bonjour,Encore du Onfray !Il y en a assez de son "poujadisme lettré" (H. Bernat-Winter), de sa manipulation du discours...Pas convaincu ?Voir Michel Onfray ou la voie à double sens.