Beaufret révisionniste? (Faurisson par F.Fédier)

Publié le par jp

 

F.Fédier, « Lettre au professeur H.Ott » (extraits)

à propos de Jean Beaufret et de Robert Faurisson, historien négationniste


 

Paris, le 4 juillet 1991

Monsieur,

Dans votre récente conférence de Fribourg, sur « la réception de Heidegger en France », vous avez une nouvelle fois évoqué Jean Beaufret, en disant qu’une ombre, désormais, planait sur sa personne, depuis qu’il avait apporté son soutien à Robert Faurisson, le négateur du crime d’Auschwitz. (…)

Vous conviendrez, Monsieur, que s’il s’agit d’interpréter le sens d’une lettre, la connaissance du personnage qui l’a écrite, de sa « mentalité » (comme vous aimez dire), de ses antécédents, peuvent grandement aider à dégager la vérité.

Laissez moi donc évoquer un collègue plus âgé que moi, plus jeune que Jean Beaufret, normalien du temps de l’Occupation, et juif. C’est lui qui m’a raconté ce qui suit : il a rencontré Jean Beaufret pour la première fois à Lyon, en 1942 : il m’a accueilli avec une chaleur, une générosité qui étaient rarissimes à l’époque. Il n’hésitait jamais à manifester ostensiblement et en public sa sympathie au porteur de l’étoile jaune.

De même, après la mort de Léon Brunschvicg, Jean Beaufret publie, dans le numéro de mars-avril 1944 de la revue lyonnaise Confluences, le seul hommage (à ma connaissance) qui ait été rendu à l’époque au philosophe du Progrès de la conscience.

Ajouterai-je ce qui m’a été confié par un ancien élève de Jean Beaufret au Lycée Ampère de Lyon, qui se souvenait du cours, le lendemain de l’assassinat de Victor Basch (12 janvier 1944), et du texte dicté en classe par Jean Beaufret à propos de cet abominable forfait ?

Je disais en commençant que je tiens à honneur d’avoir été l’élève de Jean Beaufret : un homme qui lorsqu’il y a danger pour lui de montrer publiquement qu’il juge inique une législation d’ostracisme ; un homme qui signe de son nom, au moment le plus sombre de la persécution criminelle, un texte où il salue la mémoire de son maître juif ; un homme qui n’hésite pas à manifester devant sa classe et de façon solennelle le sursaut de la conscience devant le crime raciste – un tel homme, Monsieur, a fait ses preuves. Je ne vois pas qui d’entre nous, pas plus que vous, Monsieur, que moi, ni aucun de ceux qui se sont impudemment érigés en juges de Jean Beaufret, pourrait légitimement venir lui donner des leçons de morale. Aucun de nous ne peut en fait prétendre avoir fait ses preuves au même titre que lui.

Et qu’on ne vienne pas tenter la manœuvre dérisoire et lâche de laisser entendre qu’avec l’âge, Jean Beaufret se serait abandonné à trahir celui qu’il avait été pendant l’Occupation, finissant dans le camp de ses ennemis d’autrefois. (…)

La première lettre [de Beaufret à Faurisson, qui était un de ses anciens élèves] date du 22 novembre 1978. Ce même jour avait paru, dans le journal Le Monde, un article intitulé « M.Faurisson est victime d’une agression ». A la suite de l’article, et dans un caractère différent, on peut lire entre crochets une mise au point signée Br.F., où est rapporté le contenu d’une conversation téléphonique du journaliste avec R.Faurisson. Ce dernier – je cite – s’estime victime de « calomnies » et réfute les épithètes de « nazi » et d’ « antisémite ». A la fin de cette mise au point, le journaliste déclare fermement : « Rien ne justifie qu’on utilise contre lui des méthodes d’intimidation ».
La première lettre de Jean Beaufret est une réaction d’indignation. (...) La violence physique infligée à Faurisson en 1978 est inadmissible – et le journal Le Monde prend soin de souligner que « rien ne la justifie ». (…) Il y a dans cette lettre une phrase : « J’ai eu vos coordonnées par Maurice Bardèche, qui est un vieil ami dont je suis loin de partager la doctrine. » Maurice Bardèche, en effet, est un essayiste d’extrême-droite. Jean Beaufret explique sans équivoque que ses opinions politiques ne sont pas celles de l’extrême-droite [note : Beaufret fut proche de Mendès-France]. Il est clair, à mes yeux, que Jean Beaufret faisait en 1978-1979 crédit à Faurisson de ne pas être « nazi » ni « antisémite ».

Mais il n’y a pas que l’indignation contre la violence physique. Il y a aussi ce qui concerne un interdit dont R.Faurisson n’est pas le seul à subir le contre-coup, mais qu’il a bravé dans un esprit de provocation croissant – ce qui nous fait aujourd’hui le désigner comme négateur du crime d’Auschwitz.

Cet interdit porte sur l’étude de ce qu’Arno J.Mayer nomme, dans son grand livre La solution finale dans l’histoire, le « judéocide ». Il peut se formuler ainsi : le judéocide ne peut pas, sans certaines précautions strictes, être traité comme n’importe quel autre objet d’études historiques. Les précautions strictes peuvent se ramener à un principe simple : l’étude du judéocide qui ne reconnaît pas au départ qu’il s’agit là d’un crime dont la singularité exceptionnelle pèse sur la conscience de tout Européen (et non seulement de tout Allemand), une telle étude est moralement inadmissible et scientifiquement trompeuse.

J’ai tout lieu de croire que Jean Beaufret écrivant sa première lettre à R.Faurisson ne soupçonnait pas ce dernier – pas plus que Jean Daniel [du Nouvel Observateur], à la même époque – de vouloir nier la réalité de l’extermination des Juifs par les nazis. Il ne « cautionnait » donc pas, contrairement à ce que vous avez impudemment répété trois fois, la « thèse » selon laquelle la communauté juive d’Europe n’aurait pas été systématiquement pourchassée et massacrée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Si nous examinons maintenant la deuxième lettre, toujours en partant de la date (18 janvier 1979), nous ne tardons pas à remarquer qu’elle fait suite, elle aussi, à un article du journal Le Monde, en date du 16 janvier 1979, mais cette fois signé : R.Faurisson. Le dernier paragraphe de ce texte énonce :

« Si par malheur les Allemands avaient gagné la guerre, je suppose que leurs camps de concentration nous auraient été présentés comme des camps de rééducation. Contestant cette présentation des faits, j’aurais été sans doute accusé de faire objectivement le jeu du judéo-marxisme.

Ni objectivement ni subjectivement je ne suis judéo-marxiste ou néonazi. J’éprouve de l’admiration pour les Français qui ont courageusement lutté contre le nazisme. Ils défendaient la bonne cause. Aujourd’hui, si j’affirme que les « chambres à gaz » n’ont pas existé, c’est que le difficile devoir d’être vrai m’oblige à le dire. »

[Note : comme le rappelle dans la vidéo ci-dessous N.Chomsky, qui comme de nombreux autres universitaires apporta plus tard son soutien – et non son approbation – à l’historien, il est de toute façon très facile de réfuter les arguments de Faurisson, "un cinglé" que personne n’a jamais pris au sérieux.]


(…) Pas un instant (telle est du moins, Monsieur, mon intime conviction), pas un instant Jean Beaufret n’a pensé, en écrivant ses lettres [à cette époque], que R.Faurisson pouvait avoir pour but de nier l’extermination. (...)

Je vous prie...

Cette lettre n’a suscité de la part de son destinataire aucune réponse, ni publique ni privée…


F.Fédier, « Lettre au Pr. H.Ott »
in Regarder voir, 1995, Belles Lettres/Archimbaud p.244




La mise en ligne de ce texte fait suite à celle du reportage suivant dégoté par Ritoyenne (merci à lui) :

Chomsky & l'affaire Faurisson : questionner la liberté d'expression.





Le protocole de la Conférence de Wannsee 

A propos de Jean Beaufret
François Fédier - à propos de Jean Beaufret (première partie)
François Fédier - à propos de Jean Beaufret (deuxième partie)
Entretien radio avec Jean Beaufret.
Mécanique de la diffamation
Un texte de François Fédier : mécanique de la diffamation.
Dasein et fantasia : existence & espace imaginaire.
Extrait d'un cours de M. Fédier.
Disponible ici 
François Fédier : Heidegger, une philosophie de l'amitié.
Après la polémique, l'amitié : F.Fédier entreprend
dans son dernier livre de décrire la structure originellement amicale de l'existence humaine - la "voix de l'ami", comme on peut lire dans Etre et temps, que chacun entend toujours résonner en lui-même.
Un autre cas de calomnie caractérisée : celui de Heidegger
Heidegger contre le nazisme

Publié dans La philosophie en vie

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