"L'institution, dans tous les concours de recrutement des enseignants, d'une épreuve évaluant la compétence dite «Agir en fonctionnaire de l'État et de façon éthique
et responsable» a, dès l'origine, suscité une forte opposition dans de nombreux jurys et dans toute la communauté académique, parce qu’elle dénature l’esprit des concours de
recrutement des fonctionnaires et porte atteinte à la conception républicaine du service public, en réduisant l’éthique à l’application mécanique et servile de règles apprises. Elle a
notamment mobilisé contre elle un nombre très important des membres du jury de l'Agrégation externe de philosophie.
Membres de ce jury en 2010, nous avions
indiqué, par plusieurs prises de position publiques, que nous refuserions de siéger en 2011 si l'épreuve n'était pas supprimée.
Le Ministère a certes accepté d'engager
sur ce point des négociations, dont les résultats sont aujourd'hui connus. Nous estimons cependant que les concessions obtenues sont tout à fait insuffisantes.
Tous les textes réglementaires publiés à
ce jour entérinent le principe de l’évaluation de cette «compétence», y compris pour la philosophie (voir ci-dessous les textes de référence).
Le seul texte qui aille dans le sens
d’une exception concernant l’Agrégation de philosophie est une «note de commentaire» que l’on peut lire sur un site où le Ministère met en ligne un «guide» des concours de recrutement de
l’éducation nationale («Siac2»). Le contenu de cette note est le suivant : «L’entretien qui suit la leçon 2 […] inclut une question touchant la connaissance réfléchie du contexte
institutionnel et des conditions effectives d’un enseignement exercé en responsabilité, telle que définie par la première compétence de l'annexe I de l'arrêté du 12 mai
2010. NB. Cette question figurera par écrit sur chaque sujet. Elle aura invariablement la forme suivante
: "Dans une situation d’enseignement effectif, quels problèmes l’approche du présent sujet vous
paraîtrait-elle de nature à soulever?"»
La situation instaurée par cette note
n’est absolument pas de nature à nous rassurer.
–
Concernant l’effectivité de
l’exception prétendument acquise: la «première compétence» à laquelle renvoie cette note n'est autre que la compétence dite «Agir en
fonctionnaire de l'État et de façon éthique et responsable». C'est donc bien cette «compétence» que doit évaluer l'épreuve, comme le prévoient d'ailleurs les dispositions publiées
dans le J.O. et dans le B.O. La compatibilité avec une pratique dérogatoire s'avère pour le moins problématique.
– Concernant
la solidité de cette «exception»:
qui ne voit que le Ministère aura ainsi obtenu que les choses rentrent dans l’ordre à moindre frais? Cette «note de commentaire» n'est pas signée par une autorité habilitée à lui donner le
caractère d'un texte réglementaire. Elle n'engage donc en aucune façon le Ministère et peut être supprimée sans qu'il soit nécessaire de l'abroger par un acte juridique. Il suffira de
supprimer, sur le site, le lien technique vers la «note de commentaire», ou de modifier celle-ci, pour que l’Agrégation externe de philosophie se retrouve définitivement soumise au régime
commun.
– Enfin,
le contenu de la question
formulée dans la «note de commentaire» pose d’autres problèmes, qui ont trait à l’élaboration d’un discours pédagogique général produit a priori par un candidat à propos de sa leçon: si une leçon de
philosophie pose des «problèmes» autres que ceux relevant de ses qualités proprement disciplinaires (lesquels sont supposés être résolus par la leçon elle-même), ce sont des problèmes relatifs à
sa compréhension par des élèves, problèmes qui ne peuvent être envisagés et résolus qu’en situation.
Les difficultés que présentent
l'interprétation, la préparation et la mise en œuvre de l'épreuve, elles-mêmes liées aux contradictions contenues dans sa définition, confirment ainsi le caractère éminemment fragile et
difficilement tenable de la solution retenue.
Pour ces raisons, et conformément à nos
engagements publics, nous ne pouvons accepter de siéger au jury de l’Agrégation externe de philosophie en 2011 comme il nous l’a été proposé.
Le 18 octobre
2010
Blaise Bachofen, Maître de conférences en
philosophie, université de Cergy-Pontoise
Antoine Grandjean, Maître de
conférences en philosophie, université de Nantes
Eléonore Le Jallé, Maître de
conférences en philosophie, université Lille III
Vanessa Nurock, Maître de
conférences en philosophie, université Montpellier III
Marie-Frédérique Pellegrin, Maître
de conférences en philosophie, université Lyon III
Sylvie Robin, Professeur de philosophie
en Première Supérieure, lycée Pothier, Orléans
Gérald Sfez, Professeur de
philosophie en Première Supérieure, lycée La Bruyère, Versailles
Olivier Tinland, Maître de
conférences en philosophie, université Montpellier III
Les textes de référence sont les suivants :
– Selon un arrêté publié dans le J.O. du 28 décembre 2009, une épreuve évaluant la compétence dite «Agir en
fonctionnaire de l'État et de façon éthique et responsable» est introduite dans tous les concours de recrutement des enseignants. Suite à des négociations, l'arrêté a été partiellement modifié,
pour la philosophie, par un arrêté du 13 juillet 2010. La modification est la suivante: l'épreuve prendra la forme d'un entretien portant sur «la connaissance réfléchie du contexte
institutionnel et des conditions effectives d’un enseignement exercé en responsabilité telle que définie par la première compétence de l’annexe I de l’arrêté du 19 décembre
2006»:
Or «la première compétence de l’annexe I de l’arrêté du 19 décembre 2006» est la compétence dite «Agir
en fonctionnaire de l'État et de façon éthique et responsable»:
La définition expresse de l'objet de l'épreuve a donc simplement été remplacée par une périphrase qui ne
change rien sur le fond.
– Le BO n° 29 du 22 juillet 2010 stipule que parmi les «compétences» à posséder par tous les
enseignants figure la compétence «Agir en fonctionnaire de l'État et de façon éthique et responsable». Cette «compétence» est présentée de façon très détaillée, déclinée en une trentaine de
«connaissances», de «capacités» et d'«attitudes». Aucune dérogation n'est mentionnée concernant la philosophie:
– La «note de commentaire» est consultable sur le site suivant:
– Cette «note de commentaire» précise que la «compétence» qui doit faire l'objet d'une
évaluation au moyen de la question posée est «la première compétence de l'annexe I de l'arrêté du 12 mai 2010». Le texte auquel il est fait référence décrit là encore de façon précise et
détaillée l'ensemble des «connaissances», «capacités» et «aptitudes» constitutives de la compétence «Agir en fonctionnaire de l'État et de façon éthique et responsable»:
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