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Extraits & citations

Dimanche 26 octobre 7 26 /10 /Oct 23:50
  • Descartes dit que l’irrésolution est le plus grand des maux. Il le dit plus d’une fois, il ne l’explique jamais. Je ne connais point de plus grande lumière sur la nature de l’homme.

    Certainement le pire dans les maux de ce genre, comme aussi dans l’ennui, est que l’on se juge incapable de s’en délivrer. L’on se pense machine, et l’on se méprise. Tout Descartes est rassemblé dans ce jugement souverain où les causes se montrent et aussi le remède. Vertu militaire ; et je comprends que Descartes ait voulu servir. Turenne remuait toujours, et ainsi se guérissait du mal d’irrésolution, et le donnait à l’ennemi.

    Descartes en ses pensées est tout de même. Hardi dans ses pensées et toujours se mouvant par son décret ; toujours décidant. L’irrésolution d’un géomètre serait profondément comique, car elle serait sans fin. Combien de points dans une ligne ? Et sait-on ce que l’on pense lorsque l’on pense deux parallèles ? Mais le génie du géomètre décide que l’on sait et jure seulement de ne point changer ni revenir. On ne verra rien d’autre dans une théorie, si l’on regarde bien, que des erreurs définies et jurées. Toute la force de l’esprit dans ce jeu est de ne jamais croire qu’il constate, alors qu’il a seulement décidé. Là se trouve le secret d’être toujours assuré sans jamais rien croire. Il a résolu, voilà un beau mot, et deux sens en un.

    15 sept 1924

      

    L’esprit juste n’est pas tellement prudent ; au contraire il se risque. Il ne s’assure point tant sur les preuves connues et enregistrées ; ce n’est toujours que peur de se tromper. Au fond c’est se changer soi-même en règle de calcul. C’est s’appuyer sur un mécanisme infaillible. C’est un refus de juger. L’illustre Poincaré disait que même en mathématiques il faut choisir, ce qui est garder les yeux sur ce monde, et s’orienter déjà vers la physique, où se trouve le risque. C’est déjà savoir que l’esprit clair n’est qu’un instrument pour les choses obscures. Cette orientation, si fortement marquée par Descartes, est celle d’un esprit qui ne craint pas de vivre ; lisez le Traité des passions. Descartes s’était juré à lui-même d’être sage autrement que dans les nombres et figures rhétoriques. Il faut voir comment le philosophe explique à la princesse Elisabeth les causes d’une fièvre lente, et que le sage est médecin de soi. Seulement ce n’est plus alors l’ovale de Descartes, et choses de ce genre, où il n’y a point de risque ; c’est esprits animaux, glande pinéale, cœur, rate, poumons, explication des mouvements de l’amour et de la haine, où il y a grand risque. L’esprit essaie ici d’être juste, et refuse les raisons d’attendre, qui sont toujours de belle apparence, et ne manquent jamais. Quand l’affaire Dreyfus éclata, il y avait de belles raisons d’attendre. Fausse sagesse, celle qui attendit. Attendre que tout soit clair, développé, étalé comme la table de multiplication, c’est proprement administratif. Le vrai vrai, si je puis dire, est plus dangereux que le vrai des choses seulement possibles.

    Un magistrat pourrait bien refuser de juger, disant qu’il n’a pas tous les éléments d’une preuve à la rigueur ; car il ne les a jamais. Or c’est un délit, qui se nomme déni de justice. Il faut juger. Juge ou non, dans ce monde difficile, il faut juger avant de savoir tout. La science, si fière de savoir attendre, ne serait qu’un immense déni de justice.

    mars 1932

       

    Sur le TDP voir aussi mars 1927

     



    voir aussi
    Alain dans sa classe
    L'art selon Descartes et Proust 
    Tout Descartes

Par jp - Publié dans : Extraits & citations
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Vendredi 27 juin 5 27 /06 /Juin 23:49





     "Nos techniques sociales, dont le vrai champ d'expérimentation se trouve dans les pays totalitaires, ont seulement à rattraper un certain retard pour être en mesure de faire pour le monde des relations humaines et des affaires humaines ce qui a déjà été fait pour le monde des objets produits par l'homme."

H.Arendt, La crise de la culture gallimard p.119






voir aussi
Hannah Arendt, la notion de totalitarisme
AUSCHWITZ, MAL ABSOLU

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Mercredi 25 juin 3 25 /06 /Juin 19:42

Alain dans sa classe
Pierre ESCOUBE (Mercure de France, juin 1961, pp. 222-236)


Près de trente-cinq ans ont passé, mais je garde un souvenir précis et lumineux du premier cours d'Alain qu'il m'ait été donné d'entendre.

C'était en 1926, un après-midi, tout au début d'octobre. Le lycée Henri-IV n'avait alors qu'une classe de Première Supérieure, une seule " Khâgne " pour employer le jargon qu'un usage vénérable a consacré. Aussi près de quatre-vingts jeunes gens, dont l'âge oscillait entre dix-sept et vingt et un ans, se pressaient-ils dans la salle, étroite comme un vestibule et nue comme une cellule de moine, que meublaient à peine des tables noires et des bancs de bois. Une tradition ininterrompue de vie intellectuelle reliait ainsi aux Génovéfains d'autrefois les séminaristes imberbes de la République laïque. Comme dans un ordre religieux, un protocole, non écrit mais toujours respecté, réglait la répartition des places. Les plus anciens " Khâgneux ", ceux qui commençaient leur quatrième année et, pour cette raison, se voyaient qualifiés de " bicas " (bicarrés) occupaient de droit les gradins supérieurs. Devant eux, les " cubes ", ceux du service de trois ans, formaient la grosse infanterie, car ils étaient le nombre. Plus bas encore venaient les " carrés " riches d'une seule année de préparation. Enfin, au ras du sol, dans la plaine étroite qui s'allongeait au pied du tableau noir, les " Emile Chartier = Alain, philosophe fançaisbizuths ", novices apeurés, entassaient leur cohorte craintive. Exposés sans défense au tir de harcèlement que dirigeaient sur eux leurs aînés, il leur fallait unir la patience à l'impassibilité. Une seule dérogation troublait cette hiérarchie. Les jeunes filles admises en Première Supérieure, les " Khâgneuses ", quelle que pût être leur ancienneté, s'asseyaient au premier rang, juste sous la chaire. A cette place réservée, je vois encore le profil aigu et l'épaisse toison noire de Simone Weil.

Nous avions fait une entrée aussi discrète que possible, Léon Boussard, Roger Judrin et moi, admis pour la première fois dans cette enceinte redoutable et fameuse. Inutile prudence ! En vain espérions-nous échapper ainsi au tumultueux accueil traditionnellement réservé aux nouveaux. Malédictions homériques, injures truculentes, boulettes de papier et fléchettes trempées d'encre pleuvaient dru sur nous.

- Dehors, les bizuths ! Aux chiottes, les bizuths ! les bizuths, c'est de la merde !

Têtes basses, dos ronds, un sourire un peu contraint sur les lèvres, nous courbions l'échine sous cette marée hurlante quand, brusquement, un grand silence se fit et Alain entra.

- Bonjour, Messieurs, dit-il en ôtant le feutre à larges bords qui le coiffait. Son sourire paisible, sous la courte moustache, nous saluait plus encore que son geste.

Le contraste brutal entre les hurlements de nos nouveaux camarades et cet immobile silence, la discipline librement consentie et la déférence unanime dont il portait témoignage, la réputation d'Alain qui presque tournait à la légende, tout cela me troublait confusément et c'est avec un peu d'émotion que je le regardais.

Il s'avança dans la classe, massif comme un paysan, solidement équilibré sur ses fortes épaules et sur ses longues jambes. Sa tête paraissait petite sous les cheveux, à peine grisonnants aux tempes, que partageait une raie médiane. Ses yeux clairs disaient l'ironie. Sa marche, la placidité.

Il fit quelques pas, puis tomba en arrêt devant le tableau noir et je vis alors s'accomplir pour la première fois un rite qui me devint, par la suite, familier.

Tous les anciens élèves d'Alain conservent sans doute le souvenir de cette habitude, que nous nous transmettions fidèlement, d'écrire au tableau, avant chaque classe du Maître, des phrases extraites de nos lectures du moment, sans autre but que de provoquer les réactions spontanées de Chartier sur un texte qui nous avait intéressés, émus, voire indignés.

Ce samedi d'octobre, le tableau noir ne montrait qu'un seul texte, une phrase de Victor Hugo, extraite des Misérables. Je ne me souviens ni de son sens ni de sa rédaction, mais je n'ai pas oublié ce qu'en dit Alain.

- C'est bien, oui, c'est bien (Alain manifestait une grande admiration pour Hugo et le citait volontiers). Mais c'est tout de même un peu triste pour un début d'année. Je vais vous citer quelque chose de plus joyeux.

Il prit un morceau de craie, courba sa haute stature de bûcheron normand, et écrivit : " La vie se compose de matinées ". Puis il ajouta le nom de l'auteur : Stendhal.

- C'est dans les Mémoires d'un touriste, que j'ai relus cet été.

Bien souvent, depuis lors, revivant par le souvenir cette petite scène, je me suis dit que nulle introduction ne pouvait mieux annoncer l'enseignement que nous allions recevoir, que nulle phrase liminaire ne promettait plus fidèlement ce qu'il allait nous apporter.

D'abord, dès la première classe de philosophie, cette phrase inscrivait au seuil de l'année scolaire le nom d'un grand romancier et non celui d'un philosophe, manifestant ainsi implicitement que notre maître ne se voulait prisonnier d'aucune séparation des genres et qu'aucun cloisonnement des disciplines ne limitait arbitrairement sa libre et joyeuse recherche des idées.

Mais aussi cette réflexion d'un esprit que n'a jamais durci la sclérose, cet aveu d'un voyageur pour qui chaque jour naissait vraiment sous le signe de l'aurore, cette profession de jeunesse, en somme, exprimait, mieux qu'une quelconque déclaration abstraite, le caractère essentiel et comme le charme mystérieux des cours d'Alain. Elle promettait ce qu'ils allaient nous donner tout au long de l'année, une permanente fraîcheur, une vivacité incessamment renaissante, la joie d'une découverte que chaque pas renouvelait. A l'image de la vie selon Stendhal, l'enseignement d'Alain développait une suite de matinées.

Pourtant, il serait maladroit et vain de dissimuler que cet enseignement me surprit dès l'abord et presque me dérouta.

Le cours de cette année scolaire 1926-1927 constituait une véritable théorie de la connaissance, ordonnée autour de trois notions fondamentales : la perception - l'imagination - la mémoire. Dans mon ignorante présomption de bachelier novice, je me targuais de bien connaître la perception. J'attendais donc une étude abstraite, progressant du simple au complexe, partant de la sensation, cet atome de l'intelligence, pour aboutir à la perception, cet univers.

Aussi l'itinéraire où Alain nous entraîna me laissa-t-il tout désorienté. Dès les premières leçons, une longue suite d'exemples concrets, minutieusement analysés, disaient l'histoire des illusions des sens. Illusion sur le mouvement et le voyageur d'un train immobile croit partir, se sent partir parce que le train le plus voisin vient de se mettre en mouvement. Illusion sur la distance et l'escalier prend la forme d'un cube. Illusion sur la dimension et la lune énorme de certaines nuits d'été paraît plus grosse à l'horizon qu'au zénith.

Ainsi se suivaient les exemples et les analyses. Habitué à une philosophie de dissection, à une philosophie d'amphithéâtre médical où la vie de l'esprit montre une rigidité cadavérique, je fus quelques jours à me demander quand le cours allait commencer. J'écoutais, mais presque sans prendre de notes. J'attendais de m'y reconnaître. J'étais perdu.

De cette analyse des illusions des sens, de l'inconsciente confusion qu'elle révélait à chacun de nous, entre ce qui est de l'objet perçu et du corps percevant et de l'esprit jugeant, de cette lucide confrontation naissait un monde où tout était prodige, un monde peuplé d'hallucinations, et d'hallucinations vraies. Surpris, incertain, le bizuth que j'étais se sentait assez semblable au Cébès du Tête d'Or de Paul Claudel,

Imbécile, ignorant,
homme nouveau devant les choses inconnues.

Mais, dans le même temps, cette brusque ouverture sur le monde extérieur, cette bouffée d'air vif, ce contact maintenu sans relâche avec la réalité sensible d'un monde ambigu, cette philosophie en éveil, en acte, en devenir m'enchantait presque à mon insu, à mesure que s'amortissait le choc initial. L'esprit apparaissait, non plus séparé, momifié, enserré sous ses bandelettes. Pendant que la sensation pure devenait le fruit d'un véritable effort d'abstraction, il était là, l'esprit, caché dans toute perception, avec son pouvoir de poser et de penser des rapports, avec cette " idée préconçue " (Alain, maître du langage, soulignait la force de l'expression) qui fait l'éloquence, presque hallucinatoire, de nos images.

Et Alain commentait : " Je ne peux pas t'apparaître mieux que je ne fais, dit le monde à l'homme dans une sorte de poème de Hegel. L'idée occidentale et moderne, c'est qu'il n'y a rien de trompeur dans le monde. Il est comme il est et il nous apparaît tel qu'il est. C'est nous qui, sans cesse, cherchons à faire bouger le décor. "

La conclusion était que ce n'était plus du monde qu'il fallait nous défier, mais bien de nous-mêmes. Le corps humain devenait le tombeau de troubles dieux. La morale, une morale toute intellectuelle encore, assainissait la vie de l'esprit et nous délivrait des phantasmes.

Je viens d'écrire le mot " morale ". Il faut un instant s'y arrêter.

On a bien souvent répété qu'Alain ne traitait jamais directement et - si l'on peut dire - isolément de morale. Là aussi, il fuyait les constructions abstraites, allant jusqu'à maltraiter Taine coupable d'être à ses yeux l'incarnation même de " l'homme à système " où il voyait un redoutable fabricant de machines à penser. De même qu'il saisissait le concept au cœur de la perception, il cherchait la morale au débouché des passions, dans l'acte qu'elles inspirent, dans le sentiment où elles s'épurent, dans la colère d'Achille, dans l'amour de Mme de Mortsauf, dans la sublime générosité de Mgr Myriel. Il se refusait à séparer l'esprit des passions parce qu'il ne séparait pas l'esprit du corps ni l'intelligence du courage. Avec Descartes, le Descartes du Traité des passions qu'il nous faisait lire et dont il était comme imprégné, il était convaincu que " les passions sont toutes bonnes de leur nature, et nous n'avons rien à éviter que leurs mauvais usages et leurs excès ".

Ce n'est certes pas un hasard si le seul " manuel " de philosophie qu'Alain ait jamais accepté de publier a porté d'abord comme titre Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions avant d'être réédité sous le titre Éléments de philosophie. Au reste cette dualité, tout à la fois orageuse et fraternelle, revient encore dans le thème fondamental de ses Lettres au docteur Mondor sur le sujet du cœur et de l'esprit. En 1928, nous étions quelques khâgneux à nous passer sous le manteau le texte dactylographié de ces essais que, en dehors de son destinataire, connaissaient seuls les initiés.

A l'époque où le narcissisme gidien semblait autoriser les plus molles complaisances envers soi-même, Alain affirmait le primat de la volonté dans la construction de la personnalité. Il regardait avec un mépris ironique la peureuse abstention de Ponce-Pilate en face de la justice et de la vérité. Antimilitariste convaincu et engagé volontaire en 1914, les attitudes prises par les hommes de bibliothèques ne manquaient pas de le faire sourire. Aussi se montrait-il sévère à l'égard de Renan, coupable à ses yeux d'avoir défiguré Marc-Aurèle par ignorance de professeur calfeutré sur l'ordre de l'action et les rudes choix qu'il commande.

- Vous avez fait sur Marc-Aurèle, me dit-il une fois en me rendant une dissertation sur les rapports du sentiment et de la volonté, vous avez fait sur Marc-Aurèle la même erreur que Renan.

Dans sa bouche ce n'était certes pas un compliment.

Mais le grand moraliste qu'était Alain préférait aux traités de morale prédicants et bavards la lecture, attentive et directe, des romanciers et des poètes. Là encore s'affirmait cette passion des " grands auteurs " incessamment relus, dont le commerce ininterrompu lui paraissait être l'essentiel de la culture, la chair et le sang des " humanités ". Il y revenait sans cesse et sans cesse, nous invitant à nous abreuver à ces sources inépuisables.

- Hâtez-vous de lire les grands auteurs pendant que vous êtes ici, nous disait-il.

Et il ajoutait en souriant avec une puissante ironie :

- Les professeurs de Sorbonne n'ont plus le temps de les lire. Ils se lisent entre eux, pour dauber les uns sur les autres, bien entendu.

Cette insolence nous faisait rire - la jeunesse a le goût de l'insolence - et la leçon reprenait son cours sinueux.

De cette ferveur active à l'égard des grands textes, l'emploi du temps que dressait Alain portait témoignage.

Sur les six heures que nous passions chaque semaine avec lui, une heure entière était consacrée à la lecture à haute voix et au commentaire d'une oeuvre illustre. C'est ainsi que nous lisions ensemble, chaque lundi après-midi, une année l'Iliade, une autre année l'Odyssée ou les Essais de Montaigne.

Ce tranquille mépris de la " séparation des genres " (les poètes et les romanciers appartiennent aux professeurs de lettres et à eux seuls !) n'allait pas sans irriter sourdement le conservatisme inavoué de certains inspecteurs généraux.

Je me souviens encore de la mine déconfite que montra un de ces hauts fonctionnaires venu astucieusement (du moins le croyait-il) inspecter Alain à l'heure qu'il pensait consacrée à ces frivoles exercices littéraires. Le temps de la lecture était fini et nous abordions " le cours ".

D'un ton à la fois courtois et agacé, le malheureux inspecteur général (moraliste à traité et à système) cherchait à s'informer.

- J'ai entendu dire, monsieur Chartier, que, chaque lundi, vous lisiez Homère (le nom glorieux sonnait avec une pointe d'emphase qui se voulait teintée d'ironie), que vous lisiez Homère avec ces jeunes gens. J'aimerais beaucoup assister à l'une de ces séances, peu habituelles (il faut bien le reconnaître !) dans une classe de philosophie.

Il y eut un silence. Chartier, plus massif que jamais, semblait se transformer sous nos yeux en l'image même du bœuf Apis. Puis, d'une voix lente :

- Vous n'avez pas de chance, Monsieur l'Inspecteur Général. L'heure consacrée à la lecture d'Homère vient de s'achever. Je puis, d'ailleurs, vous assurer que l'on trouve des idées dans l'Iliade, et même des idées fortes, presque autant que chez un philosophe de métier.

Quatre-vingt jeunes visages s'éclairèrent d'un sourire terriblement ingénu. Le malheureux inspecteur général était de moins en moins à son aise. Il esquissa un geste court, de prudence et de résignation.

- Je vous fais entièrement confiance, monsieur Chartier, pour tirer de la lecture en commun d'Homère les enseignements les plus profitables à ces jeunes gens.

Et le " cours de philosophie " proprement dit commença.

Si j'ai rapporté cette petite anecdote, c'est que, à l'exemple de la phrase de Stendhal dont il nous avait fait don à l'orée d'une année scolaire, elle me paraît projeter de belles clartés sur la personnalité que montrait Alain dans sa classe et, plus encore peut-être, sur les sources cachées de sa séduction.

Cet athlétique Normand aux fortes épaules, aux mains épaisses et blanches, au regard clair, ce bel animal humain donnait, sans doute, une impression d'équilibre et de puissance :

... Masse de calme et visible réserve

aurait-on pu dire de lui selon un vers de ce Paul Valéry, alors en pleine gloire, que nous lui devons d'avoir lu et admiré à vingt ans.

Mais cet homme d'allure paisible était un passionné souriant. Alternaient en lui des sursauts de violence et des bouffées d'ironie que connaissent bien tous ses élèves.

L'ironie ? Je ne veux en citer que deux exemples, d'une particulière saveur.

Normalien doué d'une rare pénétration intellectuelle, mais, à un égal degré, d'un sens aigu, d'un sens en quelque sorte esthétique du monde réel, du monde concret, du monde humain, la démarche abstraite et comme l'intempérance démonstrative à laquelle s'abandonnent, parfois, les Polytechniciens lui semblait tout à la fois dangereuse et comique. Il en souriait, tout en cherchant sur ces fronts ceints du bicorne un reflet de la grande lumière issue des mathématiques.

Ainsi partagé entre des attitudes nuancées, il lui arrivait de dire :

- Je viens de rencontrer rue Clovis un jeune Polytechnicien. Il marchait fièrement, l'épée au côté.

Un court silence. Puis il reprenait :

- Polytechnicus niger. Ce grand insecte noir tout à la fois m'attire et me repousse.

Le second trait de cette ironie qui le rendait, à l'occasion, si drôle remonte à l'époque où la campagne électorale qui précédait les élections législatives du printemps 1928 battait son plein. Au détour de je ne sais plus quelle analyse, Alain s'interrompit, sourit et prononça à mi-voix ce mot inattendu :

- Les élections ! Les élections sont le carnaval des citoyens.

Mais cette ironie elle-même ne doit pas faire illusion, car elle se conciliait fort bien, cohabitation fréquente chez les fortes personnalités, avec des passions vigoureuses d'où jaillissaient soudain des éclairs de violence. Deux traits, là encore, suffiront à mon propos.

Le premier concerne Paul Valéry. Il faut dire, d'abord, la profonde admiration qu'avait vouée Alain à l'auteur de Charmes. Il s'y référait sans cesse comme à Victor Hugo, comme à Homère. Alors qu'il lui arrivait de trouver faible, voire d'une inanité sonore, tel vers de Victor Hugo écrit par l'un de nous au tableau (ainsi pour ce vers à la fois solennel et comique du Satyre : " Un roi, c'est de la guerre, un dieu c'est de la nuit ", qui lui avait fait hausser les épaules), je n'ai pas souvenir qu'aucun texte de Valéry, prose ou vers, l'ait jamais trouvé moqueur ou indifférent.

Lors des attaques dirigées contre l'auteur d'Eupalinos par quelques Zoïles dont Gustave Téry, dans un ridicule article de l'Œuvre, s'était fait le pesant chef d'orchestre, Alain avait réagi de la façon la plus chaleureuse et la plus vive.

En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux le numéro des Libres Propos du 20 juillet 1927. Tous les Khâgneux, des monarchistes aux communistes, étaient abonnés à cette petite revue, imprimée sur un affreux papier d'un gris jaunâtre et dont les douze numéros annuels coûtaient, franco de port, seize francs par an.

Or, ce numéro du 20 juillet 1927 s'ouvrait sur un Propos consacré à l'auteur de la Jeune Parque.

" Valéry est notre Lucrèce. Neuf, serré, éclatant, sauvage. Seul devant la mer, qui ne dit qu'elle ; seul sous les constellations qui ne disent qu'elles ; et suivant jusque dans ces explosions de mondes les jeux de la force nue et de essences impitoyables. Les hommes à ses pieds, ombres passagères. "

Puis, évoquant l'œuvre de Valéry, il citait des vers incessamment lus et relus :

" Vie intérieure. " Amère, sombre et sonore citerne " ; " Amour, peut-être ou de moi-même haine ". Narcisse. Il me plaît d'enfermer ces vers dans ma prose. Ainsi coupés d'eux-mêmes, ils chantent encore. Toute la jeunesse les sait. Comme la jeunesse des anciens âges, elle se prend à ces énigmes. Tout recommence, et Zénon d'Élée lance une fois de plus sa flèche immobile. Quelque Platon récite, et puis se tait. Ces poèmes feront infiniment plus pour la renaissance de l'homme que toute la Sorbonne ".

Quand Alain écrivait " toute la jeunesse les sait ", il pensait évidemment à ses élèves, à cette fournée de quatre-vingt Khâgneux, ardents et insupportables, que chaque octobre ramenait au pied de sa chaire, et dans la cour mélancolique que traverse le méridien de Paris. Il les conduisait au Cimetière marin, comme il les conduisait à l'Otage, à la Chartreuse de Parme, au Lys dans la Vallée. Chacun ne pouvant porter pleinement témoignage que de soi, je puis dire que je ne saurais certainement pas des strophes entières du Cimetière marin par cœur si je n'avais eu le bonheur d'être élève d'Alain.

Une fois pourtant, nous entendîmes gronder contre Valéry un sursaut de colère. C'était un samedi après-midi, en juin 1927, au lendemain de la réception du poète à l'Académie française. Une phrase de Paul Valéry scintillait sur le tableau noir. A peine entré dans sa classe, Alain la lut tout haut, la relut. Puis, d'une voix bougonne, il reconnut :

- C'est bien. C'est même très bien.

La part ainsi jetée à l'honnêteté intellectuelle, il explosa :

- Mais c'est un ennemi du peuple.

Puis il ajouta :

- Bien sûr, Anatole France c'était un Paillasse, mais il croyait à quelque chose.

Un seul d'entre nous, plus tard éphémère député pelletaniste, crut bon de crier :

- Très bien !

Alain feignit de ne pas entendre cette trop bruyante approbation. Il monta dans sa chaire. Jamais plus, dans la suite, il ne manifesta d'humeur contre Paul Valéry.

La seconde de ses réactions que je veux citer montre bien comment, sans se refuser aux passions, Alain savait les tenir en bride et, enfin, les sublimer dans une générosité supérieure vraiment cartésienne.

Il s'agit encore d'un académicien. Émile Mâle, l'illustre historien de l'art religieux en France, venait d'être élu. Les méandres d'une analyse ayant amené le Maître à parler de l'architecture et de sa symbolique, il s'abandonna brusquement à une petite attaque contre l'évocateur passionné des églises médiévales françaises. " Tout ce qu'a écrit M. Mâle, c'est déjà dans les cathédrales. Il suffit de les regarder. Et ses livres sont inutiles. "

Lunettes en mains, sourcils froncés, il reprit le cours, un moment interrompu, de sa lente analyse. Puis, à nouveau, il revint à celui qu'au passage il venait de bousculer.

- En somme, pourquoi ai-je dit cela de Mâle ? Parce qu'il vient d'être élu à l'Académie ? Il reste, tout de même, qu'il est le premier à avoir si bien regardé les cathédrales et qu'il nous a aidés à mieux les voir.

Il sourit, apaisé, et je songeais, devant ce généreux retour, à une phrase d'un des plus récents Propos :

" Descartes est le premier qui ait su dire que la passion de l'Amour est bonne pour la santé et qu'au rebours la passion de la Haine est une sorte de maladie. "

Si Alain acceptait ses passions, quitte à en faire le support des plus hauts sentiments, il acceptait aussi les nôtres. Il se plaisait à répéter, avec Auguste Comte (une autre de ses grandes admirations), que " l'inférieur porte le supérieur " et l'idée du moi, telle qu'il l'analysait, partait de l'humeur pour aboutir, à travers les sinuosités du caractère et de l'individualité, aux épanouissements de la personnalité. A la construction du caractère, il appliquait le mot de Goethe sur l'art d'écrire : " Il faut être vieux dans le métier pour s'entendre aux ratures ". Il savait qu'un être jeune, riche de possibilités tumultueuses, ne devient pas homme en commençant par se nier ou se détruire, selon l'absurde méthode infligée par Fénelon au malheureux duc de Bourgogne.

Que l'on prenne garde cependant. Rien n'était plus étranger à la pensée de ce grand moraliste qu'une molle et facile acceptation de soi. A l'opposé il aimait à dire et à redire : " Tout ce qui va mal va de soi ". Il ne se lassait pas de faire appel à la volonté et à la foi, comme source de volonté : " Il faut vouloir. Et, pour vouloir, il faut croire qu'on peut vouloir. " Lui qui ne nous imposait pratiquement rien (pas même de remettre à dates fixes nos dissertations), il nous demandait tout. Je veux dire qu'il demandait à chacun de nous d'être homme et de se conduire, librement, comme tel.

Par là, ce maître sans complaisance, qui ne punissait jamais, qui n'interrogeait jamais, avec qui un dialogue ne s'établissait que par écrit, cet homme que certains d'entre nous appelaient " l'Homme " était tout à la fois maître de dignité et maître de bonheur. Sans cesse, il exorcisait l'idole fataliste et sa néfaste influence ? Sur chaque heure de la vie, et même la plus sombre, il faisait briller l'étoile de l'espérance et le bonheur ne nous était plus promis comme un cadeau, mais comme une conquête, plus comme une chance, mais comme une victoire.

" Il n'est pas difficile d'être triste, c'est la pente, a-t-il écrit dans les Quatre-vingt-un chapitres sur l'esprit et les passions, mais il est difficile et beau d'être heureux. "

Ce n'est pas parce que tu as été, hier, injuste, violent, paresseux, que tu dois te condamner à être, aujourd'hui, paresseux, violent, injuste. L'homme doit d'abord se laver de cette funeste idée que l'on ne peut se laver de rien.

Je sais un prisonnier de guerre qui, cinq années durant, a lutté contre l'accablement de certaines heures et les tentations du désespoir en se répétant une phrase d'Alain, lue naguère dans son étude sur Platon :

" A chaque instant, une vie neuve nous est offerte. Aujourd'hui, maintenant, tout de suite, c'est notre seule prise. "

Ainsi Alain nous apprenait à penser, mais aussi à vivre, et à vivre appuyés sur notre propre volonté, affranchis du fatalisme comme de la haine, pleins de foi en l'homme, pleins de méfiance à l'égard des systèmes clos et des condamnations sans appel.

Aux jeunes hommes exigeants et passionnés que nous étions alors, il apportait encore quelque chose de plus, quelque chose d'essentiel à la formation d'une âme comme à la noblesse d'une vie, le droit à l'admiration, je veux dire le plaisir et le bonheur d'admirer : " Heureux, dirai-je, en lui appliquant les mots que lui a inspirés son maître Jules Lagneau, heureux si j'ai fait sentir à quelqu'un quelque chose de ce feu d'admirer, consolation pour tous, et vertu des forts. "


SOURCE : http://alinalia.free.fr/index0.htm

Par jp - Publié dans : Extraits & citations
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Mardi 10 juin 2 10 /06 /Juin 22:42



Gérard Guest

L’Événement même
(De l’Ereignis)

 

Par Ritoyenne - Publié dans : Extraits & citations
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Dimanche 25 mai 7 25 /05 /Mai 20:23



Par jp - Publié dans : Extraits & citations
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Mercredi 30 janvier 3 30 /01 /Jan 23:00

 



Nietzsche - Ecce Homo
cours de François Fédier (année 1977-1978)


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Ce texte de François Fédier a été diffusé en 2004 à l’occasion du cent soixantième anniversaire de la naissance de Nietzsche (15 octobre 1844)

 





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Par jp - Publié dans : Extraits & citations - Communauté : Les philosophes épars
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Lundi 5 novembre 1 05 /11 /Nov 23:59


"Vers 1807, Hegel écrivit un article de journal intitulé "Qui pense abstraitement ?" J’aime à le citer, car c’est à mes yeux la meilleure introduction à l’idéalisme allemand et à la philosophie en général, quand on l’envisage dans sa méthode de pensée." 
M. Heidegger, Schelling (Gallimard, p.141)




G.W.F. HEGEL
Qui pense abstrait ?

 
Penser ? Abstraitement ? Sauve qui peut ! Et voilà déjà un traître vendu à l’ennemi qui jette les hauts cris et dénonce cet essai parce qu’il y sera question de métaphysique. Car "métaphysique", tout comme "abstrait", et presque autant que "penser", est un mot que tout le monde fuit comme la peste.
Mais je ne suis pas assez malveillant pour venir expliquer ici le sens de "penser" et d’"abstrait". Il n’est rien d’aussi insupportable au beau monde que l’explication, et j’ai moi-même horreur qu’on commence une explication car, au pis-aller, je comprends tout sans aide. En outre, il serait parfaitement inutile d’expliquer ici le penser et l’abstrait : car c’est justement parce que le beau monde sait déjà ce qu’est l’abstrait qu’il le fuit. Pas plus qu’on ne désire ce qu’on ne connaît pas, on ne peut le haïr.
Mon intention n’est pas non plus de tenter une habile réconciliation entre le beau monde et le penser ou l’abstrait. Est-il besoin de dissimuler le penser et l’abstrait sous le couvert de propos de salon, afin de les faire entrer subrepticement dans la société sans qu’ils soulèvent la moindre répulsion ? Faut-il qu’ils soient adoptés par cette société presqu’à son insu - "hereingezaünselt", comme disent les Souabes -, puis que l’auteur de la mystification dévoile brusquement l’invité inconnu, cet abstrait que, sous son nom d’emprunt, toute l’assemblée traite depuis longtemps en vieil ami ? De pareils coups de théâtre, faits pour instruire le monde malgré lui, ont le défaut inexcusable de l’humilier en même temps, et de donner à leur auteur la tentation de gagner quelque gloire par son artifice - humiliation et vanité qui détruisent l’effet cherché, car on repousse une leçon payée si cher.
D’ailleurs un tel projet serait ruiné d’avance : il faudrait, pour le réaliser, que le mot-clé de la devinette n’ait pas été prononcé auparavant. Or on l’a déjà donné dans le titre. Si ce badinage-ci voulait user d’une telle habileté, il ne fallait pas admettre ces mots au début, mais, comme le ministre de la comédie, les faire se promener tout au long de la pièce en redingote : ils ne l’auraient ouverte qu’à la scène finale, révélant ainsi la resplendissante étoile de la sagesse. Il serait sans nul doute moins frappant de voir ouvrir une redingote métaphysique plutôt qu’une redingote de ministre. Seuls deux mots seraient mis en lumière, mais la meilleure partie de la plaisanterie devrait consister à montrer que la société possédait depuis longtemps la chose en question ; aussi n’y gagnerait-elle finalement que le nom, tandis que l’étoile du ministre, elle, a un sens bien réel : celui d’un sac d’écus.
Ce qu’est le penser, et ce qu’est l’abstrait, que chaque personne présente le sache est présupposé dans la bonne société. Le problème est seulement de savoir qui pense abstraitement. Mon intention n’est pas, je l’ai déjà dit, de réconcilier la société avec le penser et l’abstrait, ni d’attendre d’elle qu’elle traite d’un problème ardu, ni d’en appeler à sa conscience afin qu’elle ne néglige pas étourdiment un sujet qui sied au rang et à la position d’êtres doués de raison. Mon intention est bien plutôt de réconcilier le beau monde avec lui-même, quoique sa négligence ne semble guère lui peser (cependant, intérieurement du moins, il porte un certain respect à la pensée abstraite comme à quelque chose de supérieur : s’il en détourne les yeux, c’est qu’elle lui paraît non trop médiocre mais trop élevée, non trop commune mais trop noble, ou, à l’inverse, parce qu’elle lui semble être une espèce, une singularité - quelque chose qui ne nous vaut point, en société, la distinction que donnent des vêtements neufs, mais, bien plutôt, comme le feraient de méchants habits, ou même de riches vêtements ornés de pierreries aux montures surranées ou de broderies qui, pour riches qu’elles soient, auraient aujourd’hui allure de chinoiseries, semble nous en exclure ou nous y rendre ridicule).
Qui pense abstraitement ? L’homme inculte, non l’homme cultivé. La bonne société ne pense pas abstraitement parce que cela est trop facile, trop vulgaire - je ne parle pas de la position sociale -, non par une vaine prétention de noblesse qui se placerait au-dessus de ce qu’elle ne peut atteindre, mais en raison de la non-valeur interne de la chose.
Si grands sont les préjugés et le respect qui entourent la pensée abstraite que les odorats sensibles vont déceler ici un parfum de satire ou d’ironie. Mais puisque vous lisez les journaux du matin, vous savez bien qu’un prix est décerné aux satires, et dès lors vous ne doutez pas que je préfèrerais l’obtenir en concourant plutôt que d’y renoncer purement et simplement ici.
Il me faut seulement étayer ma thèse de quelques exemples : chacun reconnaîtra qu’elle s’en trouve confirmée. Ainsi, on conduit un meurtrier au lieu de son exécution. Aux yeux du commun, il n’est qu’un meurtrier. Les dames de la bonne société, elles, observent peut-être que c’est un bel homme, bien bâti, intéressant. La foule s’effraie d’une telle remarque. Bel homme un meurtrier ? Est-il possible d’avoir des pensées aussi perverties, et de trouver un meurtrier beau ? Nul doute que vous ne valiez guère mieux vous-mêmes. "Voilà bien la corruption des moeurs qui règne dans la haute société", ajoute peut-être un prêtre qui connaît le fond des choses et des coeurs.
Pour qui connaît bien les hommes, il est important de suivre la formation de la mentalité du criminel ; son passé, son éducation, la mésentente entre son père et sa mère, la répression impitoyable d’une faute minime expliquent l’amertume de cet être humain envers l’ordre social. Sa première réaction contre cet ordre l’en a exclu, et, dès lors, ne lui a plus permis de subsister que par le crime. Il y aura bien des gens pour dire en entendant ceci : "Il cherche à excuser un assassin !" Après tout, je me souviens que, dans ma jeunesse, j’ai entendu un bourgmestre se plaindre de ce que les écrivains dépassaient les bornes, et cherchaient à extirper jusqu’aux racines le christianisme et la moralité ; on avait écrit une défense du suicide, n’était-ce pas infâme ? Une enquête plus approfondie révéla qu’il s’agissait des Souffrances de Werther.
Voilà donc ce qu’est la pensée abstraite : ne voir dans le meurtrier que cette abstraction d’être un meurtrier, et, à l’aide de cette qualité simple, anéantir tout autre caractère humain. Il en va tout autrement dans un milieu où règnent la délicatesse et la sentimentalité - à Leipzig. Là on couvrait et on entrelaçait de fleurs la roue et le criminel qui y était attaché. Mais cela est encore l’abstraction contraire. Les chrétiens peuvent bien s’adonner au rosicrucisme, ou plutôt au crucirosisme, et tresser des guirlandes de roses autour de la croix. La croix, c’est l’ancienne sanctification du gibet et de la roue. Elle a perdu son sens unilatéral d’instrument de châtiment et de déshonneur, et allie au contraire à l’idée de douleur et de déchéance suprêmes l’extase la plus pure et l’honneur divin. La roue de Leipzig, quant à elle, avec ses guirlandes de violettes et de coquelicots, est une réconciliation superficielle, à la Kotzebue, une sorte de mauvais compromis entre la sentimentalité et le mal.
D’une toute autre façon, j’entendis un jour une vieille femme du peuple, qui travaillait dans un hôpital, détruire l’abstraction du meurtrier et le rendre à la vie et à l’honneur. La tête coupée avait été placée sur l’échafaud ; il faisait un beau soleil. Avec quel éclat, dit-elle, le soleil de la grâce divine brillait sur la tête de Binder ! " Tu n’es pas digne de voir le soleil", dit-on à un mauvais sujet contre lequel on est en colère. Cette femme vit que la tête du criminel était touchée par les rayons de lumière, elle en était encore digne. Du châtiment à l’échafaud, elle éleva cette tête jusqu’au soleil de la grâce ; au lieu d’accomplir la réconciliation avec des violettes et une sentimentalité vaine, elle fit monter le meurtrier vers la grâce de Dieu.
"Vieille femme, tes oeufs sont pourris", dit la servante à la marchande. "Quoi ?" réplique-t-elle, "Pourris, mes oeufs ? Pourrie toi-même ! Tu oses dire cela de mes oeufs ? Toi dont le père a couru les grands chemins, dévoré par les poux ? dont la mère est partie avec les Français ? dont la grand-mère est morte à l’hospice ? Achète-toi une vraie chemise pour remplacer ce fichu de pacotille ! On sait bien où elle a trouvé son fichu et ses bonnets ! Si ce n’était de ces officiers, je n’en connais guère qui seraient attifées de la sorte aujourd’hui ! Et si nos nobles dames prenaient plus de soin de leur maisonnée, j’en connais au contraire beaucoup qui seraient en prison à l’heure qu’il est ! Va donc repriser les trous de tes bas !" Bref, elle ne lui laisse pas un fil sur le dos. Elle pense de façon abstraite et met tout ensemble la femme, son fichu, son bonnet et sa chemise, ses doigts et autres parties de son corps, son père et toute sa famille, simplement parce qu’elle a commis le crime de trouver ses oeufs pourris. Tout ce qui la touche prend la couleur de ces oeufs. Quant aux officiers dont a parlé la marchande, et si, comme on peut se le demander, il faut ajouter foi à ses dires, ce qu’on leur montre est sans doute très différent.
Passons de la servante au serviteur. Aucun n’est plus mal placé que celui qui sert un homme d’une classe inférieure et d’un petit revenu ; et plus noble est son maître, mieux il s’en trouve. L’homme du peuple, encore une fois, pense plus abstaitement, il se donne des airs nobles devant son serviteur, et son comportement est celui du maître envers son valet ; il s’en tient à ce seul prédicat. Le serviteur qui a la meilleure place est celui qui sert un maître français. Le gentilhomme est familier envers son valet, le Français amical. Lorsqu’ils sont seuls, c’est le valet qui parle. Voyez Jacques et son Maître de Diderot. Le maître se contente de priser et de regarder l’heure, et laisse son valet s’occuper du reste. Le gentilhomme sait que son serviteur est plus qu’un serviteur, qu’il est au courant des dernières nouvelles de la ville, qu’il connaît les filles, qu’il a de bonnes idées en tête. Il s’informe auprès de lui et lui permet de dire tout ce qu’il sait sur ce qui l’intéresse, lui son maître. Avec un maître français, le valet peut se permettre encore plus ; il a le droit d’aborder lui-même un sujet, d’avoir des opinions personnelles et de s’y tenir ; et lorsque le maître a un désir, il ne lui suffit pas de donner un ordre pour qu’il soit exécuté, il lui faut d’abord discuter et convaincre son serviteur, puis ajouter une bonne parole afin de s’assurer que son opinion prévaudra.
On rencontre la même différence à l’armée. Chez les Prussiens, il est permis de battre un soldat puisque c’est une canaille ; est canaille tout ce qui peut être rossé. Aussi le simple soldat est-il pour l’officier cet abstractum d’un sujet rossable à merci dont un gentilhomme qui a uniforme et port d’épée doit se préoccuper, quitte à faire pacte avec le diable.
 
Traduit par Marie-Thérèse Bernon,
Revue d’Enseignement de la Philosophie,
22ième année, N° 4, Avril-Mai 1972
source : http://pedagogie.collegemv.qc.ca/philosophie/
 
Par jp - Publié dans : Extraits & citations - Communauté : Les philosophes épars
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Samedi 3 novembre 6 03 /11 /Nov 19:01
« Etre et temps » désigne, dans une méditation de ce genre, non pas un livre, mais ce qui est proposé comme tâche (das Aufgegeben). Il faut entendre par là : Cela que nous ne savons pas ou que, si nous le savons authentiquement, c’est-à-dire comme tâche proposée, nous ne savons jamais que sur le mode du questionner (fragend). Savoir questionner signifie : savoir attendre, même toute une vie. Une époque toutefois, pour laquelle n’est réel que ce qui va vite, se laisse saisir des deux mains, tient le questionner pour « étranger à la réalité », pour quelque chose « qui ne paie pas ». Mais ce n’est pas le chiffre qui est essentiel, c’est le temps convenable et la persévérance convenable.

Heidegger, intro. à la métaphysique
Par Ritoyenne - Publié dans : Extraits & citations - Communauté : Les philosophes épars
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Lundi 8 octobre 1 08 /10 /Oct 11:17



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Pendant toute la durée du procès, Eichmann essaya, sans grand succès, de revenir sur cette deuxième partie de sa déclaration : "Non coupable dans le sens entendu par l'accusation." Or l'accusation supposait non seulement qu'il avait fait exprès d'agir comme il avait fait - ce qu'Eichmann ne niait pas; mais aussi que ses mobiles avaient été ignobles et qu'il avait parfaitement conscience de la nature criminelle des ses actes. En ce qui concerne les "mobiles ignobles", Eichmann était persuadé de n'être pas ce qu'il appelait un "innerer Schweinehund", un véritable salaud. Et il se souvenait parfaitement qu'il n'aurait eu mauvaise conscience que s'il n'avait pas exécuté les ordres -ordres de dépêcher des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, à la mort, avec un zèle extraordinaire et un soin méticuleux.
A Jérusalem on admettait difficilement une pareille attitude. Une demi-douzaine de psychiatres avaient certifié qu'Eichmann était "normal". "Plus normal, en tout cas, que je ne le suis moi-même après l'avoir examiné", s'exclama l'un d'eux, paraît-il. Un autre psychiatre découvrit que, psychologiquement parlant, la Weltanschauung d'Eichmann, son attitude envers sa femme et ses enfants, son père et sa mère, ses frères, soeurs et amis, étaient "non seulement normaux mais tout à fait souhaitable". Et enfin le pasteur qui lui rendait visite régulièrement en prison après qu'il eut fait appel et que la Cour eut fini de délibérer, rassura tout le monde en déclarant qu'Eichmann était "un homme qui a des idées très positives". Mais derrière cette comédie que jouaient les docteurs d'âme, il y avait un fait incontestable : Eichmann n'était pas fou au sens psychologique du terme et encore moins au sens juridique. (Les révélations récentes de M. Hausner dans le Saturday Evening Post, concernant "des éléments qu'il ne pouvait divulguer pendant le procès", vont à l'encontre des informations répandues officieusement à Jérusalem. Les psychiatres, nous dit-on maintenant, auraient prétendu qu'Eichmann était "obsédé par un désir dangereux et insatiable, celui de tuer", qu'il avait "une personnalité perverse et sadique". Mais dans ce cas sa place aurait été dans un asile d'aliénés.) Ce n'était sûrement pas un cas de haine morbide des Juifs, d'antisémitisme fanatique, ni d'endoctrinement d'aucune sorte. "Personnellement", Eichmann n'avait jamais rien eu contre les Juifs; au contraire, il avait de nombreuses "raisons personnelles" de ne pas les haïr. Il avait, certes, des amis antisémites et fanatiques : par exemple, László Endre, secrétaire d'État responsables des affaires politiques (juives) en Hongrie, et qui fut pendu à Budapest en 1946; mais cela, dans l'esprit d'Eichmann, ne signifiait rien, sinon que "certains de mes meilleurs amis sont des antisémites"."
"Il eût été réconfortant de croire qu'Eichmann était un monstre (mais s'il en était un, alors l'accusation d'Israël contre lui s'effrondrait, ou, du moins, perdait tout intérêt; car on ne saurait faire venir des correspondants de presse de tous les coins du globe à seule fin d'exhiber une sorte de Barbe-Bleue derrière les barreaux). L'ennui avec Eichmann, c'est précisément qu'il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n'étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de notre éthique, cette normalité est beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle suppose (les accusés et leurs avocats le répétèrent, à Nuremberg, mille fois) que ce nouveau type de criminel, tout hostis humani generis qu'il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu'il lui est impossible de savoir ou de sentir qu'il a fait le mal. A cet égard, les faits rappelés au tribunal de Jérusalem sont encore plus convaincants que ceux que l'on évoqua à Nuremberg. Les principaux criminels de guerre avaient alors justifié leur bonne conscience par des arguments contradictoires : ils se vantaient à la fois d'avoir obéi aux "ordres supérieurs" et d'avoir, à l'occasion, désobéi. La mauvaise foi de ces accusés était donc manifeste. Mais se sont-ils jamais sentis coupables ? Nous n'en avons pas la moindre preuve. Certes, les nazis, et particulièrement les organismes criminels auxquels appartenait Eichmann, avaient, pendant les derniers mois de la guerre, passé le plus clair de leur temps à effacer les traces de leurs propres crimes. Mais cela prouve seulement que les nazis étaient conscients du fait que l'assassinat en série était chose trop neuve pour les autres pays l'admettent. Ou encore, pour employer la terminologie nazie, qu'ils avaient perdu la bataille engagée pour "libérer" l'humanité du "règne des espèces sous-humaines", et de la domination des Sages de Sion en particulier. Elle prouve seulement, pour employer un langage plus courant, que les nazis reconnaissaient qu'ils étaient vaincus. Se seraient-ils sentis coupables s'ils avaient gagné ?"
"Eichmann n'entra pas au parti par conviction, et n'adhéra jamais aux idées nazies. Chaque fois qu'on lui demandait pourquoi il s'était inscrit, il répondait par les mêmes clichés embarrassés : traité de Versailles et chômage. Ou plutôt, comme il le précisa devant le tribunal, "c'était comme si j'avais été avalé par le parti alors que je m'y attendais pas le moins du monde et que je n'en avais nullement décidé ainsi. Cela arriva si vite, si brusquement". N'ayant ni le temps ni le désir d'être correctement informé il ignorait jusqu'au programme du parti et n'avait jamais lu Mein Kampf. Kaltenbrunner lui avait dit : pourquoi ne pas entrer dans les S.S. ? Il avait répondu : pourquoi pas ? Et ce fut tout.
"
Mais ce n'était pas tout au fond. Ce qu'Eichmann ne dit pas, au cours du contre-interrogatoire, au président du tribunal, c'est que, jeune ambitieux, il en avait eu assez d'être représentant de commerce avant même que la Compagnies des pétroles Vacuum en eût assez de lui. Dans sa vie monotone, vide de sens, dépourvue d'importance, le vent de l'Histoire avait soufflé, le balayant dans le mouvement de l'Histoire tel qu'il le concevait : mouvement qui ne s'arrêtait jamais et dans lequel un homme de son espèce -déjà un raté aux yeux de sa classe, de sa famille et donc à ses propres yeux- pouvait repartir de zéro et faire, enfin carrière. Il ne prit pas toujours goût à son travail (il répugnait, par exemple, à envoyer des gens à la mort par trains entiers, car il préférait les obliger à émigrer); il devina, assez tôt, que toute cette histoire finirait mal, et que l'Allemagne perdrait la guerre; ses projets favoris avortèrent (l'évacuation des Juifs européens à Madagascar, la création d'un territoire juif dans la région de Nisko en Pologne, sa tentative d'entourer son bureau berlinois d'installations défensives méticuleusement conçues afin de repousser les tanks russes); et à sa grande "tristesse", à son grand "désespoir", il ne s'éleva jamais au-dessus du grade de S.S. Obersturmbannführer (1). Exception faite, enfin, pour l'année qu'il passa à Vienne, il fut, toute sa vie un homme frustré. Et cependant, Eichmann n'oublia jamais la possibilité qui s'était présentée à lui en 1932."
Note.
1 Lieutenant-colonel.

"
Il y avait un élément personnel - non pas le fanatisme, mais l'"l'admiration sans borne, immodérée, qu'Eichmann avait pour Hitler" (comme le dit un témoin de la défense), pour l'homme qui était passé "du soldat de première classe à chancelier du Reich". Inutile d'essayer de déterminer ce qui, pour Eichmann, comptait le plus : son admiration pour Hitler ou sa décision de demeurer un citoyen du troisième Reich respectueux de la loi alors même que l'Allemagne était en ruine. Ces deux mobiles étaient sûrement présents à son esprit lorsque aux derniers jours de la guerre, à Berlin, tout le monde autour de lui se faisait faire de faux papiers avant l'arrivée des Russes ou des Américains. Ces démarches, fort sensées, indignaient Eichmann au plus haut point. Quelques semaines plus tard lui aussi se mit à voyager sous un nom d'emprunt; mais alors Hitler était mort, la "loi du pays" n'existait plus, et Eichmann n'était plus, comme il le fit remarquer au tribunal, lié par son serment. Car le serment prononcé par les S.S. était différent de celui des soldats de l'armée : les S.S. n'étaient liés qu'à Hitler, pas à l'Allemagne".
"Pour se persuader qu'il ne mentait ni aux autres ni à lui-même, Eichmann n'avait qu'à évoquer le passé. Car il avait été en harmonie avec le monde qu'il avait connu. La société allemande, qui comptait quatre-vingts millions d'âmes, s'était défendue, elle aussi, contre la réalité et contre les faits et avec les mêmes moyens : l'auto-intoxication, le mensonge, la stupidité. Les mensonges changeaient d'année en année, et se contredisaient souvent; ceux qu'on débitait à l'intention du peuple n'étaient pas nécessairement ceux qu'on débitait aux différentes branches de la hiérarchie du parti. Mais le mensonge était devenu pratique courante; psychologiquement, c'était le sine qua non de la survie. A tel point que, même aujourd'hui, dix-huit ans après l'effondrement du régime nazi, alors que le contenu exact de ces mensonges est le plus souvent oublié, il est parfois difficile de ne pas croire que le mensonge fait partie intégrante de la personnalité allemande. L'on répandit, pendant la guerre, un mensonge particulièrement efficace. C'était le slogan - der Schicksalskampf des deutschen Volkes (1) - lancé soit par Hitler soit par Goebbels, et qui facilitait l'auto-intoxication du peuple allemand. Il suppose en effet : 1° que cette guerre n'était pas une guerre; 2° que c'était le destin, et non l'Allemagne, qui l'avait commencée et 3° que c'était, pour les Allemands, une question de vie ou de mort : ils devaient exterminer leurs ennemis ou être exterminés eux-mêmes.
Note.
1 La lutte prédestinée du peuple allemand.
L
a stupéfiante complaisance avec laquelle, en Argentine comme à Jérusalem, Eichmann reconnaissait ses crimes, était donc le produit de cette atmosphère de mensonge systématique généralement accepté, qui caractérisait le Troisième Reich -et non pas seulement l'effet de l'auto-intoxication, trait banal pour un criminel. "Bien sûr" qu'il avait contribué à l'extermination des Juifs; bien sûr que s'il ne les avait pas "déplacés, ils auraient été conduits à l'abattoir". " Qu'y a-t-il donc à "confesser" ? demanda-t-il. Et maintenant, disait-il, il désirait " faire la paix avec [mes] anciens ennemis "" - désir qu'il partageait avec Himmler, qui en avait exprimé de semblables au cours de la dernière année de guerre; avec Robert Ley (leader du Front du Travail qui, avant de se suicider à Nuremberg, avait proposé un "comité de réconciliation" dont les membres seraient les nazis responsables des massacres et les survivants juifs); mais aussi, si incroyable que cela puisse paraître, avec bon nombre d'Allemands ordinaires qui, à la fin de la guerre, faisaient des déclarations identiques. Cet innommables cliché n'était plus téléguidé d'en haut, c'était devenu une expression courante, fabriquée par les intéressés eux-mêmes, et aussi dépourvue de réalisme que l'étaient les clichés dont les Allemands s'étaient nourris pendant douze ans. Et celui qui prononçait une pareille phrase éprouvait en effet, au moment où elle jaillissait de sa bouche, une "euphorie extraordinnaire", presque palpable".

"Le cas de conscience d'Eichmann est évidemment complexe, mais il n'est nullement exceptionnel et difficilement comparable à celui des généraux allemands qui comparurent devant le tribunal de Nuremberg. L'on posa, à l'un de ces généraux, la question " Comment est-il possible que vous tous généraux honorables, vous ayez continué à servir un assassin aussi loyalement, sans poser la moindre question ? " L'interrogé, le général Alfred Jodl, qui fut pendu à la fin du procès, répondit que " ce n'est pas à un soldat de juger son chef suprême. C'est à l'Histoire de le faire, ou à Dieu ". Eichmann, beaucoup moins intelligent que Jodl et presque sans instruction, savait obscurément que ce n'était pas un ordre mais une loi qui les avait tous transformés en criminels. La différence entre un ordre et la parole du Führer, c'est que la validité d'un ordre est limitée dans le temps, dans l'espace, alors que la parole du Führer ne l'est pas. C'est pourquoi l'ordre du Führer ne l'est pas. C'est pourquoi l'ordre du Führer concernant la Solution finale fut suivi d'une pléthore de règles et de directives, toutes élaborées par des avocats spécialisés et des conseillers juridiques, et non par des administrateurs. Contrairement aux ordres ordinaires, cet ordre était considéré comme une loi. Inutile d'ajouter que ce fatras juridique n'est pas seulement un symptôme de la pédanterie, ni de la manie de la perfection, propres aux Allemands. Il avait sa raison d'être : donner à toute l'affaire une apparence de légalité.
"Eichmann soupçonnait bien que dans toute cette affaire son cas n'était pas simplement celui du soldat qui exécute des ordres criminels dans leur nature comme dans leur intention, que c'était plus compliqué que cela. Il le sentait confusément. L'on s'en aperçut pour la première fois lorsque au cours de l'interrogatoire de la police, Eichmann déclara soudain, en appuyant sur les mots, qu'il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition que donne Kant du devoir. A première vue, c'était faire outrage à Kant. C'était aussi incompréhensible : la philosophie morale de Kant est, en effet, étroitement liée à la faculté de jugement que possède l'homme, et qui exclut l'obéissance aveugle. Le policier n'insista pas, mais le juge Raveh, intrigué ou indigné de ce qu'Eichmann osât invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d'interroger l'accusé. C'est alors qu'à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l'impératif catégorique : " Je voulais dire à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu'il puisse devenir le principe des lois générales." (Ce qui n'est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple : car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait à autrui le droit de le voler ou de l'assassiner, lui.) Interrogé plus longuement, Eichmann ajouta qu'il avait lu La critique de la Raison pratique de Kant. Il expliqua ensuite qu'à partir du moment où il avait été chargé de mettre en oeuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant; qu'il l'avait reconnu à l'époque; et qu'il s'était consolé en pensant qu'il n'était plus " maître de ses actes ", qu'il ne pouvait " rien changer ". Mais il ne dit pas au tribunal qu'à cette " époque où le crime était légalisé par l'État " (comme il disait lui-même), il n'avait pas simplement écarté la formule kantienne, il l'avait déformée. De sorte qu'elle disait maintenant : " Agissez comme si le principe de vos actes était le même que celui des législateurs ou des lois du pays. " Cette déformation correspondait d'ailleurs à celle de Hans Franck, auteur d'une formulation de " l'impératif catégorique dans le Troisième Reich " qu'Eichmann connaissait peut-être : " Agissez de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de vos actes, les approuverait . " Certes, Kant n'a jamais rien voulu dire de tel. Au contraire, tout homme, selon lui, devient législateur dès qu'il commence à agir; en utilisant sa " raison pratique ", l'homme découvre les principes de la loi. Mais la déformation inconsciente qu'Eichmann avait fait subir à la pensée de Kant correspondait à une adaptation de Kant " à l'usage domestique du petit homme ", comme disait l'accusé. Cette adaptation faite, restait-il quelque chose de Kant ? Oui : l'idée que l'homme doit faire plus qu'obéir à la loi, qu'il doit aller au-delà des impératifs de l'obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi.
Cette source, dans la philosophie de Kant, est la raison pratique; dans l'usage qu'en faisait Eichmann, c'était la volonté du Führer. Et il existe en effet une notion étrange, fort répandue en Allemagne, selon laquelle " respecter la loi " signifie non seulement " obéir à la loi ", mais aussi " agir comme si l'on était le législateur de la loi à laquelle on obéit ". D'où la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir. Ce qui explique en partie que la Solution finale ait été appliquée avec un tel souci de perfection. L'observateur, frappé par cette affreuse manie du " travail fait à fond ", la considère en général comme typiquement allemande, ou encore : typiquement bureaucratique.
On ignore jusqu'à quel point Kant a contribué à la formation de la mentalité du " petit homme " en Allemagne. Mais il est certain que, dans un certain sens, Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant : la loi, c'était la loi; on ne pouvait faire d'exceptions. Et pourtant à Jérusalem, Eichmann avoua qu'il avait fait deux exceptions à l'époque où chacun des " quatre-vingts millions d'Allemands " avait " son Juif honnête ". Il avait rendu service à un cousin demi-juif, puis, sur l'intervention de son oncle, à un couple juif. Ces exceptions, aujourd'hui encore, l'embarrassaient. Questionné, lors du contre-interrogatoire, sur ces incidents, Eichmann s'en repentit nettement. Il avait d'ailleurs " confessé sa faute " à ses supérieurs. C'est qu'à l'égard de ses devoirs meurtriers, Eichmann conservait une attitude sans compromis -attitude qui, plus que tout le reste, le condamnait aux yeux de ses juges, mais qui dans son esprit, était précisément ce qui le justifiait. Sans cette attitude il n'aurait pu faire taire la voix de sa conscience, qu'il entendait peut-être encore, si timorée fût-elle. Pas d'exceptions : c'était la preuve qu'il avait toujours agi contre ses " penchants " -sentimentaux ou intéressés-, qu'il n'avait jamais fait que son " devoir "."
Dans les pays civilisés, la loi suppose que la conscience de chacun lui dise : " Tu ne tueras point  ", même si chacun a, de temps à autre, des penchants ou des désirs meurtriers. Par contre, la loi du pays d'Hitler exigeait que la conscience de chacun lui dise : " Tu tueras ", même si les organisateurs des massacres savaient parfaitement que le meurtre va à l'encontre des penchants et des désirs de la plupart des gens. Dans le Troisième Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel on le reconnaît généralement : celui de la tentation. De nombreux Allemands, de nombreux nazis, peut-être même l'immense majorité d'entre eux, ont dû être tentés de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas laisser leurs voisins partir pour la mort (car ils savaient, naturellement, que c'était là le sort réservé aux Juifs, même si nombre d'entre eux ont pu ne pas en connaître les horribles détails) et de ne pas devenir les complices de ces crimes en en bénéficiant. Mais Dieu sait s'ils ont vite appris à résister à la tentation."
"Le décret, visant les malades mentaux, fut aussitôt appliqué et, entre décembre 1939 et août 1941, environ cinquante mille Allemands furent exécutés à l'oxyde de carbone, dans des chambres à gaz déguisées (comme elles le furent plus tard à Auschwitz) en salle de douches et en salles de bain. Mais ce programme fut un fiasco. Il était impossible de garder secrètes de telles opérations et les populations allemandes des alentours se mirent à protester ; il se trouva, de tous les côtés, des gens qui n'avaient sans doute pas encore atteint le stade " objectif " ni compris quelle était l'essence même de la médecine et du devoir du médecin. C'est pourquoi les autorités durent éloigner les camps. On se mit à employer, dans l'Est, ce " moyen humain " de supprimer la vie " en accordant aux gens une mort miséricordieuse ", le même jour (ou presque) où l'on cessa de le faire en Allemagne. On envoya à l'Est les hommes qui avaient participé au programme d'euthanasie en Allemagne, pour qu'ils construisent de nouvelles installations destinées à exterminer des peuples entiers. C'est alors seulement que l'on plaça sous l'autorité administrative de Himmler ces spécialistes qui venaient soit de la Chancellerie de Hitler, soit du département de la santé.
L'on avait donc remplacé le mot " meurtre " par l'expression " accorder une mort miséricordieuse ". Cette innovation fut décisive. Des diverses " règles de langage " méticuleusement mises au point pour tromper et pour camoufler, nulle n'obtint de pareils résultats. Au cours de son interrogatoire, le capitaine Less demanda à Eichmann si l'ordre d'" éviter des souffrances inutiles " n'avait pas un côté ironique, puisque de toute façon ces gens étaient destinés à mourir. Mais Eichmann ne comprit même pas la question : pour lui l'impardonnable n'était pas de tuer des gens mais de leur infliger des souffrances inutiles. Cette conviction était enracinée en lui. C'est pourquoi il manifesta une sincère indignation lorsque au cours du procès des témoins évoquèrent les atrocités et les actes de cruauté commis par les S.S. Certes, le tribunal, ainsi que la plupart des personnes présentes ne remarquèrent point l'indignation de l'accusé : c'est qu'il faisait un tel effort pour se dominer qu'on le crut " insensible " et indifférent, ce qui était une erreur. Il est vrai qu'accusé d'avoir envoyé à la mort des millions de personnes il ne parut pas vraiment troublé. Par contre l'accusation (écartée par le tribunal) selon laquelle il aurait battu un petit garçon juif à mort, provoqua en lui une grande agitation. Certes, il avait aussi envoyé des gens dans le fief des Einsatzgruppen qui, eux, n' " accordaient " guère de " mort miséricordieuse "; mais il est probable qu'Eichmann fut soulagé lorsque plus tard la fusillade se révéla superflue en raison de l'expansion du système des chambres à gaz. Il dut penser, aussi, qu'à la nouvelle méthode correspondait une meilleure attitude, de la part du gouvernement, envers les Juifs, puisque au départ les bénéfices de l'euthanasie avaient été expressément réservés aux " véritables Allemands "." 

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963) 



Voir aussi
Eichmann et la solution finale

La rhinocérite : Ionesco et la question du mal (vidéo)
Tous les documents sur Le nazisme

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Lundi 8 octobre 1 08 /10 /Oct 00:57



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Quant aux définitions du "crime contre l'humanité", celles du tribunal de Jérusalem étaient certainement meilleures que celles de Nuremberg. J'ai donné la définition de la Charte de Nuremberg, selon laquelle les "crimes contre l'humanité" sont des "actes inhumains". (Traduit en allemand, cela donne Verbrechen gegen die Menschlichkeit - comme si les nazis avaient seulement manqué de gentillesse, ce qui est assurément l'euphémisme du siècle.) Certes, si la conduite du procès n'avait dépendu que du procureur, le malentendu fondamental aurait été encore plus grand qu'à Nuremberg. Mais les juges refusèrent de laisser la nature particulière de ce crime être engloutie dans un déluge d'atrocités; ils ne confondirent pas non plus ce crime avec les crimes de guerre ordinaires. A Nuremberg on avait, certes, remarqué que "les assassinats collectifs et les persécutions n'avaient pas été perpétrés dans le seul but d'écraser l'opposition" et qu' "ils faisaient partie d'un plan destiné à éliminer des populations entières". Mais, on ne l'avait remarqué qu'occasionnellement et, si l'on peut dire, marginalement. Alors qu'à Jérusalem on considérait comme essentielle cette distinction entre les différents mobiles du crime, pour la simple raison qu'Eichmann était accusé d'un crime contre le peuple juif, crime qu'aucune considération utilitaire ne pouvait expliquer. On avait assassiné des Juifs aux quatre coins de l'Europe, et pas seulement à l'Est, et leur extermination n'avait rien à voir avec l'expansion territoriale "à des fins de colonisation par les Allemands". Un tribunal préoccupé avant par un crime perpétré contre le peuple juif avait cet avantage : il pouvait distinguer -assez clairement pour que la distinction puisse être admise dans un futur code pénal international- entre "crimes de guerre" (fusiller des partisans, tuer des otages) et les "actes inhumains" ("expulser et annihiler" des populations entières de manière à rendre possible la colonisation, par l'envahisseur, de certains territoires). Il savait aussi distinguer les "actes inhumains" (dont le mobile, la colonisation par exemple, était connu, tout en étant criminel) et le "crime contre l'humanité" (dont le mobile, comme le but, était sans précédent). Mais à aucun moment du procès, et nulle part dans le jugement, n'a-t-on fait allusion à une autre possibilité : que l'extermination de groupes ethniques entiers, Juifs, Polonais ou Tziganes, constituait plus qu'un crime contre le peuple juif, le peuple polonais et le peuple tzigane ; et que l'ordre international et l'humanité tout entière s'en trouvaient gravement atteints et menacés." 
"La charte accordait au tribunal militaire international compétence pour trois sortes de crimes : 1° le "crime contre la paix", que le tribunal qualifia de "crime international suprême ... dans le sens qu'il recouvre tous les autres crimes"; 2° les "crimes de guerre" et 3° les "crimes envers l'humanité".
De ceux-là, seuls les derniers, les "crimes envers l'humanité", étaient nouveaux et sans précédent. La guerre d'agression est vieille comme le monde, mais elle n'a jamais été comme étant "criminelle" au sens juridique du terme, quoiqu'elle ait maintes fois été dénoncée comme telle. (La façon dont on justifie couramment la compétence, en la matière, du tribunal militaire de Nuremberg, n'a rien de très recommandable. Certes Guillaume II avait été cité devant le tribunal des puissances alliées au lendemain de la Première Guerre mondiale. Mais on ne l'accusait pas d'avoir fait la guerre mais d'avoir violé des traités, et particulièrement d'avoir violé la neutralité de la Belgique. Il est vrai aussi que le Pacte Briand-Kellogg d'août 1928 avait exclu la guerre en tant qu'instrument de politique nationale; mais ce pacte ne faisait pas mention d'un critère d'agression, ni de sanctions possibles; en outre, le système grâce auquel le pacte entendait maintenir la paix s'était effondré avant le début de la guerre.) L'on pouvait toujours employer l'argument du tu quoque à l'égard d'un des pays qui siégeaient en jugement : l'Union soviétique. L'U.R.S.S. n'avait-elle pas impunément attaqué la Finlande et divisé la Pologne en 1939 ? Par contre les "crimes de guerre", qui avaient sûrement autant de précédent que les "crimes contre la paix", étaient couverts par le droit international. Les Conventions de La Haye et de Genève avaient défini ces "violations des lois et des coutumes de la guerre" qui consistaient à maltraiter les prisonniers et à attaquer les populations civiles. Il n'était donc pas nécessaire d'introduire ici une nouvelle loi rétroactive; et la grande difficulté, à Nuremberg, était indiscutablement que l'argument du tu quoque était applicable une fois de plus : la Russie, qui n'avait jamais signé la Convention de La Haye (l'Italie, incidemment, ne l'avait pas ratifiée) était pour le moins soupçonnée de maltraiter ses prionniers. Des enquêtes récentes ont abouti à la conclusion que les Russes seraient responsables du meurtre des quinze mille officiers polonais dont les corps furent découverts dans la forêt de Katyn (près de Smolensk, en Russie). Pis encore, les bombardements des villes et, surtout, les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki constituaient, de toute évidence, des crimes de guerre au sens où les entendait la Convention de la Haye. Certes, les bombardements des villes allemandes avaient été provoqués par l'ennemi, par les bombardements de Londres, de Coventry et de Rotterdam ; mais ce n'était pas le cas de la bombe atomique, arme sans précédent et toute-puissante dont l'existence aurait pu être annoncée, ou même démontrée, par bien d'autres moyens. Il est évident qu'il ne fut jamais question, juridiquement parlant, de violations, par les Alliés, de la Convention de la Haye, pour l'excellente raison que les tribunaux militaires internationaux n'étaient internationaux que pour la forme. En fait, c'étaient les tribunaux des vainqueurs; étaient-ils habilités à juger les criminels de guerre allemands ? Cela est discutable, d'autant plus que la coalition qui avait gagné la guerre et entrepris de juger les vaincus se démembra "avant que l'encre des jugements de Nuremberg n'ait eu le temps de sécher", comme dit Otto Kirchheimer. Mais cette raison, évidente, n'est pas la seule, ni peut-être la plus importante. Et il faut, pour être juste, rappeler que le tribunal de Nuremberg avait prudemment évité de condamner trop de criminels pour des crimes à propos desquels on aurait pu invoquer le tu quoque. Si les crimes de guerre (au sens où les entendait la Convention de La Haye) commis par les alliés n'ont été, à Nuremberg, ni cités ni jugés, c'est qu'au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, tout le monde savait que les progrès techniques réalisés dans le domaine des armements rendaient inévitable l'adoption de techniques de guerre "criminelles". Car la définition que donnait la Convention de La Haye des "crimes de guerre" reposait précisément sur une distinction entre soldats et civils, entre armée et population indigène, entre objectifs militaires et villes; et cette distinction était dépassée. L'on estima donc que par "crimes de guerre" il fallait désormais entendre ceux qui ne répondaient à aucune nécessité militaire, ceux dont on pouvait démontrer qu'ils étaient volontairement perpétrés dans un but inhumain.
Ce facteur de brutalité gratuite était un critère valable : il permettait de déterminer ce qui, dans les circonstances, constituait un crime de guerre. Par contre, il n'était pas valable pour les "crimes envers l'humanité". Mais il fut malheureusement introduit dans les définitions tâtonnantes que l'on donna de ce crime sans précédent. La Charte le définissait (à l'article 6-c) comme un "acte inhumain". Comme si ce crime, lui aussi, n'était qu'un abus perpétré dans la poursuite de la guerre et de la victoire. Mais ce n'est pas ce genre de crime, d'ailleurs bien connu, qui inspira aux Alliés, par l'intermédiaire de Winston Churchill, cette déclaration : "Un des principaux buts de la guerre [était] de punir les criminels de guerre". C'était, au contraire, l'information que possédaient les Alliés sur des atrocités inouïes, l'élimination de peuples entiers, le "dégagement" des populations d'une région entière - crimes qu'"aucune notion de nécessité militaire ne pouvait justifier", crimes qui en réalité n'avaient rien à voir avec la guerre. Ils annonçaient plutôt une politique d'assassinat systématique qui devait être poursuivie en temps de paix. Ni le droit international ni la législation nationale ne couvraient ce crime, qui était le seul d'ailleurs à propos duquel le tu quoque ne pouvait être invoqué. C'est pourtant ce genre de crime qui causa le plus grand embarras aux juges de Nuremberg; ils laissèrent planer sur lui une ambiguïté telle que tous les juristes du monde devaient &eacirc;tre tentés de le définir. Il est bien vrai que "la Charte avait fait entrer, par la petite porte, une nouvelle espèce de crime, le crime contre l'humanité; et ce crime s'envola par la même porte lorsque le tribunal prononça le jugement (1)". Mais les juges furent aussi illogiques que la Charte elle-même. Ils préférèrent condamner les accusés "pour leurs crimes de guerre, catégorie qui embrassait tous les crimes ordinaires classiques, et passèrent sous silence, autant que possible, les accusations de crimes contre l'humanité", comme dit Kirchheimer. Mais quand ils en vinrent à prononcer la sentence, ils dévoilèrent leurs véritables intentions en prononçant la peine la plus sévère, la peine capitale, contre ceux qui avaient été jugés coupables d'atrocités tout à fait inhabituelles. Or, ces atrocités constituaient, en fait, des crimes "contre l'humanité", ou contre "le statut d'être humain", comme disait très justement le procureur français, François de Menthon. En condamnant à mort un certain nombre d'hommes qui n'avaient jamais été accusés d'avoir "conspiré" contre la paix, on abandonnait discrètement la notion selon laquelle l'agression est "le crime international suprême"."
Notes.
* La charte : L'accord de Londres de 1945 qui préconisait la création du Tribunal militaire international de Nuremberg.
1 Le Procès de Nuremberg (1947) par le professeur Donnedieu de Vabres, magistrat français aux procès de Nuremberg, dont il a fait une des meilleures analyses. 

"
Le crime national que constitue la discrimination légalisée, et qui est en fait une forme de persécution légale, et le crime international d'expulsion, n'étaient pas sans précédent ni l'un ni l'autre, même dans les temps modernes. Tous les pays balkaniques avaient déjà pratiqué et légalisé la discrimination ; et il y avait eu des expulsions massives à la suite de nombreuses révolutions. Ce n'est que par la suite que le régime nazi déclara que le peuple allemand désirait expulser les Juifs non seulement d'Allemagne mais de la terre entière. C'est alors qu'apparut un nouveau crime, le crime contre l'humanité, dans le sens de "crime contre le statut d'être humain", contre l'essence même de l'humanité. L'expulsion et le génocide, crimes internationaux, doivent rester distincts : le premier est un crime contre les nations-soeurs, le second constitue une attaque contre la diversité humaine en tant que telle, ou plutôt, contre un aspect du "statut d'être humain" sans lequel le mot même d' "humanité" n'aurait plus aucun sens.
Si le tribunal de Jérusalem avait fait la distinction entre la discrimination, l'expulsion et le génocide, il aurait été clair, d'emblée, que le crime suprême qu'il avait à juger, l'extermination du peuple juif, était un crime contre l'humanité, perpétré contre l'ensemble du peuple juif ; et que seul le choix des victimes, et non la nature du crime, pouvait s'expliquer historiquement par la haine dont les Juifs faisaient l'objet et l'antisémitisme. Dans la mesure où les victimes étaient juives, il convenait, il était juste, que des Juifs soient juges. Mais dans la mesure où il s'agissait d'un crime contre l'humanité, seul un tribunal international était habilité à rendre justice. (L'on s'étonne que le tribunal n'ait pas fait cette distinction : elle avait déjà été faite par M. Rosen, ministre de la Justice, qui, en 1950 avait souligné "la différence entre ce projet de loi -concernant les crimes contre le peuple juif- et la loi pour la prévention et le châtiment du génocide" qui avait étédiscutée, mais non adoptée, par le Parlement d'Israël. De toute évidence, le tribunal estimait qu'il n'avait pas le droit d'outrepasser les limites de la loi nationale ; de sorte que le génocide, qui n'était pas couvert pas la loi israelienne, ne pouvait &ecric;tre pris en considération.)"
"Israël n'était pas préparé à reconnaître que les crimes dont on accusait Eichmann étaient sans précédent. Le peuple juif dans son ensemble ne le reconnut pas non plus ; et c'eût été, pour lui, chose difficile. Aux yeux des Juifs qui pensent exclusivement en termes de leur propre histoire, la catastrophe qui s'est abattue sur eux au temps de Hitler, au cours de laquelle le tiers du peuple juif périt apparaît non comme le plus récent de tous les crimes, celui de génocide, qui n'a aucun précédent mais, au contraire, le crime le plus ancien qu'ils aient connu. Vu les faits de l'histoire juive, vu surtout l'attitude présente des Juifs à l'égard de leur propre histoire, ce malentendu était inévitable. Et il explique les échecs, les imperfections, du procès de Jérusalem. Nul, dans l'assistance, ne comprit clairement en quoi Auschwitz était horrible, en quoi l'horreur véritable d'Auschwitz se distinguait de toutes les horreurs passées. C'est qu'aux yeux des juges comme de l'accusation, tout cela n'était que le pogrom le plus atroce de toute l'histoire juive. Ils croyaient, par conséquent, qu'il y avait eu un rapport direct entre l'antisémitisme du Parti nazi naissant, les lois de Nuremberg, l'expulsion des Juifs du Reich et enfin les chambres à gaz. Et cependant ces "crimes" étaient différents, politiquement et juridiquement, de tous ceux qui les avaient précédés, non seulement dans leur gravité mais aussi dans leur nature même."


Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963) 


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