L'arbre en fleur.

Publié le par Ritoyenne

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« Nous nous tenons devant, par exemple, un arbre en fleur – et l'arbre se tient devant nous. Il se présente à nous. L'arbre et nous, nous nous présentons l'un à l'autre quand l'arbre se tient là, et que nous nous tenons en face de lui. Placés dans un rapport de l'un à l'autre, de l'un devant l'autre, nous sommes, l'arbre et nous. Dans cette présentation, il ne s'agit donc pas de « représentations » qui voltigent dans notre tête. Arrêtons-nous ici un moment, comme si nous prenions haleine avant ou après un saut. Nous sommes déjà en effet après le saut hors du domaine habituel des sciences, et même, comme nous le montrerons, de la philosophie. Et où avons-nous sauté ? Peut-être dans un abîme ? Non. Plutôt sur un sol ? Surun sol ? Non. Mais sur le sol, sur lequel nous vivons et nous mourrons – à supposer que nous ne nous fassions aucune illusion. C'est une chose étrange, ou même une chose sinistre, que de devoir d'abord sauter pour atteindre le sol même sur lequel nous nous trouvons. Lorsque quelque-chose d'aussi étrange que ce saut devient nécessaire, alors c'est qu'il doit s'être passé quelque-chose qui donne à penser. Au jugement de la science, cela demeure cependant la chose la plus négligeable du monde, que chacun de nous se soit trouvé déjà au moins une fois en face d'un arbre en fleur : Quelle importance ? Nous nous mettons en face d'un arbre, devant lui, et l'arbre se présente à nous. Qu'est-ce qui fait proprement la représentation, l'arbre, ou nous ? Ou les deux ? Ou aucun de deux ? Nous nous mettons tels que nous sommes, non pas seulement avec la tête ou avec la conscience, en face de l'arbre en fleur, et l'arbre se présente à nous comme celui qu'il est. Ou même – est-ce que l'arbre ne serait pas plus avenant que nous ? L'arbre ne s'est-il pas présenté à nous avant, pour que nous puissions nous porter au-devant de lui et nous mettre en face ? 


Qu'advient-il ici, que l'arbre se présente à nous et que nous nous mettons en face de lui ? Où « joue » cette présentation, lorsque nous nous tenons en face d'un arbre en fleur, devant lui ? Est-ce dans notre tête ? Soit. Il se déroule maintes choses dans notre cerveau lorsque nous sommes dans une prairie et que nous avons un arbre en fleur qui se tient devant nous dans son éclat et son parfum – que nous le percevons. On peut même aujourd'hui rendre saisissables à l'oreille les processus qui jouent dans la tête comme courants cérébraux, par des méthodes et des appareils appropriés de transformation et d'amplification, et retracer leur développement par des courbes. On le peut. Soit ! Qu'est-ce que l'homme d'aujourd'hui ne peut pas ? Il peut même, avec ce pouvoir, rendre sporadiquement service. Et il rend service partout avec les meilleures intentions. On peut… Personne d'entre nous ne pressent encore sans doute ce dont l'homme dans un avenir prochain sera capable scientifiquement. Mais qu'est-ce que vous faites, dans vos circuits cérébraux enregistrables, de l'arbre en fleur ? Qu'est-ce que vous faites de la prairie ? Qu'est-ce que vous faites de l'homme ? Non pas du cerveau, mais de l'homme, que demain peut-être nous aurons perdu et qui depuis l'origine était en route vers nous ? Qu'est-ce que vous faites de la présentation où l'arbre se présente et l'homme se met dans le face-à-face avec l'arbre ?


On voudra objecter : Pourquoi donc de telles objections sur un fait que tout homme avoue d'emblée, comme de raison, puisqu'il est clair comme le jour pour tout le monde que nous sommes sur la terre, et, d'après l'exemple choisi, en face d'un arbre. Procédons pourtant sans trop de hâte à cet aveu, ne prenons pas trop à la légère ce « clair comme le jour ». Car à notre insu nous abandons tout dès que les sciences – physique, physiologie et psychologie, y compris la philosophie scientifique – nous expliquent, avec tout l'arsenal de leurs citations et de leurs preuves, que finalement ce n'est cependant pas un arbre que nous percevons, mais en réalité un vide parsemé ici et là de décharges électriques qui se croisent avec grande rapidité. Il ne suffit pas que – seulement pour les moments qui ne sont pas, pour ainsi dire, ceux du contrôle scientifique – nous avouions que nous nous trouvons bien entendu en face d'un arbre en fleur, pour assurer l'instant d'après sur le même ton d'évidence que cette opinion-là est seulement l'opinion naïve, parce qu'elle dénote une conception pré-scientifique des objets. Avec cette belle assurance, nous avons en effet accordé quelque chose dont nous remarquons à peine la portée, savoir, que ce sont à proprement parler les sciences en question qui décident ce qui, dans l'arbre en fleur, devrait passer pour réalité et ce qui ne le devrait pas. D'où est-ce que les sciences – de l'essence desquelles l'origine demeure forcément obscure – tirent compétence pour porter de tels jugements ? D'où les sciences tirent-elles le droit de déterminer le lieu de l'homme et de se poser comme critère d'une telle détermination ? Mais cela se fait déjà lorsque, même tacitement, nous admettons que notre position dans le face-à-face avec l'arbre n'est rien d'autre qu'une relation, prise comme pré-scientifique, à ce que nous appelons là encore un « arbre ». En vérité nous sommes, de nos jours, plus enclins à laisser tomber l'arbre en fleur, au profit des connaissances prétendues supérieures de la physique et de la physiologie.


Lorsque nous pensons à ce que c'est qu'un arbre qui se présente à nous, de sorte que nous pouvons nous placer dans le face-à-face avec lui, alors il s'agit enfin de ne pas laisser tomber cet arbre, mais tout d'abord de le laisser être debout, là où il est debout. Pour quelle raison disons-nous « enfin » ? Parce que la pensée jusqu'ici ne l'a encore jamais laissé être debout là où il est. »

 

(M. HeideggerWas heißt Denken ?)

Publié dans Le "cas Heidegger".

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