Antonio Machado à propos de Heidegger en 1936

Publié le par jp


Le poète andalou Antonio Machado, républicain lors de la guerre d'Espagne, écrivait en 1936 :

Martin Heidegger est, comme le regretté Max Scheller, un Allemand de première classe, de ceux qui soit dit en passant n’ont rien à voir, quelles que soient ses opinions politiques, qu’il me plaît d’ignorer, avec l’Allemagne d’aujourd’hui, la détestable et détestée Allemagne du Führer, de ce petit pédant déifié par la tourbe des philistins – sans doute nombreuse – qui rumine encore les copeaux – et rien que les copeaux – philosophiques de Friedrich Nietzsche et, il va de soi, le fourrage bien desséché des Gobineau, Chamberlain, Spengler, etc., etc. Il y a chez Heidegger – entre autres influences – l’influence nietzschéenne, mais du bon Nietzsche, subtil et profondément psychologue, en lutte farouche pour approcher de nouveau la pensée philosophique dans les eaux vives mêmes de la vie.

Mais Heidegger appartient comme on le disait à l’école des phénoménologues de Fribourg qui ont dépassé selon moi le néokantisme ou le retour à Kant, de deux façons. 1°) élargissant positivement le champs de l’intuition à l’essentiel (Wesenschau) et par conséquent le champ de l’expérience. 2°) En étendant également la sphère de l’apriorique – ce fut l’œuvre de Scheller – ou de l’intentionnel, pour parler la langue de l’école, au champ de l’émotivité. Il existe selon Scheller un sentiment pur – pur du sensible au logique – capable d’avoir l’intuition de ses propres objets ou de les éclairer. Heidegger fait siennes, je crois, ces conquêtes de l’école ; mais la note qui lui est propre réside dans ce qu’il faudrait appeler son sûr existentialisme. Je ne sais trop quelle précellence la philosophie de Heidegger peut atteindre dans l’avenir – si cet avenir existe – du monde philosophique ; mais je ne peux rien moins que songer à Socrate et à l’Oracle de Delphes auquel fait allusion le fils immortel de la sage-femme devant cette – nouvelle ? – philosophie qui, à la question essentielle de la métaphysique : qu’est-ce que l’être ? répond : cherchez-le dans l’existence ; qu’elle soit votre point de départ (das Dasein ist das Sein des Menschen – « l’essence de l’homme c’est son existence »). Et pour pénétrer dans l’être, il n’y a d’autre porte d’entrée que l’existence de l’homme, l’être dans le monde et dans le temps… Telle est la note profondément lyrique qui portera les poètes vers la philosophie de Heidegger, comme les papillons vers la lumière.


Antonio Machado, Juan de Mairena, 1936

(trad.fr. De l’essentielle hétérogénéité de l’être Rivages p.167)

Publié dans Le "cas Heidegger".

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