Penser aujourd’hui : avec Heidegger

Publié le par P.Slama


Penser aujourd’hui : avec Heidegger.
 
par P.Slama

 

En toute fin de mon dernier texte, j’envisageai les « temps de péril » qui sont les nôtres, c’est à dire lorsque l’indigence a aussi atteint le caractère vivant de l’homme dans le politique.

Se pose alors la question décisive qui demande si penser aujourd’hui nécessite la pensée de l’aujourd’hui – ou bien : si penser dans notre temps nécessite penser notre temps.

Aujourd’hui, on pense l’aujourd’hui. A tour de bras. Chacun donne de sa « percée » qui veut éclairer les « ruptures décisives » de la modernité, chacun affirme avoir dévoilé le secret de la modernité, ce qui change la donne, chacun a trouvé le nouveau, les « sciences sociales », en des termes très précis (est-elle suspecte – cette lucidité sur ce qui est le site même de l’existence ? ), chacun expose dans l’émission de télévision où il est invité ses déductions quant aux bouleversements contemporains – chacun s’efforce de parler toujours plus fort, à défaut de considérer qu’il y a des sujets sur lesquels se taire reste la meilleure option. Ce narcissisme inquiétant, relativement sans précédent, doit bien désigner quelque chose ; pour que la science se soit orientée si obstinément vers ce qui fait immédiatement signe, il faut sans doute qu’elle obéisse à une injonction si puissante qu’elle ne laisse pas le choix, ou du moins qu’elle soit tout à fait attrayante. Cependant, la question demeure close tant que nous ne nous dirigeons pas vers ce qui rend possible cette puissante inclination contemporaine – je veux dire : la pensée est ontologiquement intriguée par ce sur quoi elle repose, je veux dire : son site même. La pensée, pour porter dignement son nom, se tourne naturellement vers ce qui rend sa possibilité même possible. Or cette inquiétude, ou plutôt : étonnement, ne saurait s’actualiser dans la précipitation, dans la fièvre de la réponse, la « réponse-minute » ; la réponse doit mûrir loin de toute agitation, surtout l’agitation polémique, qui donne trop de place à la redite et n’en accorde pas assez au silence. Le narcissisme contemporain est la réponse à la question de l’opinion, ou plutôt celle qu’on juge bon de donner à l’opinion. Car l’opinion, et cela, de cette façon précise, est tout à fait nouveau, trouve des moyens inédits de poser des questions, ou plutôt de donner matière à poser des questions. L’opinion a trouvé des moyens de peser directement sur le politique lorsque celui-ci s’était efforcé, par le truchement de ses grands penseurs, d’échapper au calcul de la masse pour une représentation un peu mystérieuse, certainement, dans la volonté générale. L’opinion, chose (je le répète) nouvelle, se regarde elle-même, comme opinion, et ainsi semble mettre en demeure les « experts » de lui donner le plus vite possible des éléments de réponse à ses questions, au cas par cas. Le calcul de l’opinion, en cela, notamment celui que Gallup a mis au point dans l’Amérique de Roosevelt, l’emporte sur toute autre forme de représentation : le calcul a transformé l’appareil démocratique à tel point que le vote n’est plus en rien définitif, qu’il se borne à photographier un état total de l’opinion à un instant précis, qu’il revient à un sondage parfait, avec ni échantillonnage, ni public rassemblé au hasard, qu’il laisse la parole à d’autres sondages après qu’il a livré son verdict, - et qu’au fond sa solennité – celle qui consistait à l’ériger comme expression de la volonté générale – a disparu, sans doute définitivement. L’opinion, désormais « publique », a tant de miroirs disposés devant ses yeux qu’elle ne résiste à aucun narcissisme : partant, ses exigences tiennent lieu de caprices, et le politique n’en est plus réduit qu’à mesurer, par le calcul, les opinions – les experts n’ont plus qu’une tâche : exprimer des opinions « éclairées », pour répondre à une demande imposée – à l’insu même de l’opinion, et c’est précisément cela qui est très difficile à comprendre. Car dans sa totalité, c’est à dire non pas comme volonté générale qui est une transcendance, l’opinion ne sait pas décider, répondre à l’appel du politique. On ne devrait même pas parler d’opinion au singulier, mais plutôt évoquer les opinions et la somme que le calcul permet de dévoiler : le calcul, alors, investit l’intime, le non politique, qui se déploie dans le lieu même de l’opinion, et donne une apparence d’unité, une apparence d’universel, une apparence de volonté générale, une apparence démocratique – du moins, au sens où ce mot a une expérience qu’on ne peut passer sous silence. La tâche, presque insurmontable, consiste alors de voir le site même de l’instauration du calcul de l’opinion qui tient lieu de politique, et qui aujourd’hui occupe le site du politique dans sa dimension la plus actuelle.

Ce qu’il faut faire, pour entendre le surgissement même de cette mise en demeure de l’homme lui-même, avec Heidegger.

Le texte sur la technique, du moins la conférence qui explicitement porte ce nom étrange et lourd, doit être lue avec le plus grand soin et le plus méticuleux des efforts afin que nous ne manquions pas au devoir le plus philosophique d’entendre l’appel de ce texte – afin, véritablement, de répondre à cet appel au sein même de notre modernité. De faire ce difficile pas en retrait hors de la métaphysique comme histoire à laquelle nous sommes attachés.

Le piquet de l’instant : aussi le piquet de la métaphysique, dans son dernier stade – comme nihilisme.

Heidegger ne nous parle pas ; c’est à nous d’adresser la parole en direction de la provenance de l’essence de sa pensée en tant qu’elle se meut dans l’Ouvert, qui réhabilite l’être comme le seul et unique site du questionnement. Or, et c’est sans âges, la question ne sait originairement nullement son site, et donc pas non plus sa direction : c’est justement à ce site que nous travaillons maintenant, dans le déploiement de la question en direction de l’opinion dans la démocratie moderne. Heidegger, bien entendu, revient aux Grecs : il cite une phrase du Banquet, en 205b, qu’il traduit ainsi : »Tout faire-venir ( Veranlassung), pour ce – quel qu’il soit – qui passe et s’avance du non-présent dans la présence, est poiesis, est pro-duction ( Hervor-bringen). » Ce mot, Hervor-bringen, doit être entendu comme dévoilement du clos. Ecoutons Heidegger lui-même : « Une pro-duction, poiesis, n’est pas seulement la fabrication artisanale, elle n’est pas seulement l’acte poétique et artistique, qui fait apparaître et informe en image. La physis, par laquelle la chose s’ouvre d’elle-même , est aussi une pro-duction (Hervor-bringen), est poiesis. La physis est même poiesis au sens le plus élevé. Car ce qui est présent physei a en soi (cette possibilité de) s’ouvrir (qui est impliquée dans) la pro-duction, par exemple (la possibilité qu’a) la fleur de s’ouvrir dans la floraison. Au contraire, ce qui est pro-duit par l’artiste ou l’artiste, par exemple la coupe d’argent, n’a pas en soi (la possibilité de) s’ouvrir (impliquée dans) la pro-duction, mais il l’a dans un autre, dans l’artisan et dans l’artiste. ». Quel est ce faire-venir que Heidegger nomme Hervor-bringen ? est-ce d’ailleurs un faire-venir propre ?  « Le faire-venir concerne la présence de tout ce qui apparaît au sein du pro-duire. » Faire-venir et pro-duire (Hervor-bringen) est donc non pas le même, mais bien l’entrouverture qui laisse sa place au jeu de poiesis, déjà-là nous dit Heidegger, dans la physis qui instaure la chose dérobée dans sa possibilité d’ouverture : toute chose porte en elle la possibilité d’être pro-duite  lorsqu’elle est fille de la physis ; lorsqu’il s’agit d’une fabrication, seule la main de l’artisan ou de l’artiste est à même de rendre possible cette ouverture. Mais nous n’en savons pas plus sur l’être du pro-duire. Ecoutons Heidegger : « Pro-duire a lieu seulement pour autant que quelque chose de caché arrive dans le non-caché. Cette arrivée repose, et trouve son élan, dans ce que nous appelons le dévoilement. Les Grecs ont pour ce dernier le nom d’aletheia, que les Romains ont traduit par veritas. Nous autres Allemand disons Wahreit et l’entendons habituellement comme l’exactitude de la représentation ». Arrêtons-nous sur cette acception unique de la vérité comme dé-voilement, d’une autre manière peut-être que dans mon précédent texte. Heidegger, je l’ai dit alors, voit dans l’étymologie du mot grec aletheia la non-occultation. La non-vérité est première et positive, et la vérité est non-occultation, i.e. privative – elle soustrait au voilement de ce qui est d’abord voilé, et pour cela voile la non-vérité ; or c’est l’ouverture du Dasein se fonde sur la liberté, liberté d’entrer dans la patiente non-action du comportement en regard de l’être, liberté qui est ainsi une ex-position à l’étant qui est alors être-voilé ; la liberté comme abandon ek-sistant est alors le refus de laisser être l’étant ce qu’il est. La non-vérité, dans son authenticité, appartient comme mystère à l’essence de la vérité, et ne perturbe pas la vérité. L’étant s’instaure sur le voilement même de l’être. Qu’est-ce qu’alors la liberté du Dasein ? l’ek-sistance voilante et dé-voilante devant la vérité voilée de l’étant en sa totalité, et de manière plus originelle, devant la vérité de l’être qui est ce devant quoi le Dasein doit se réaliser comme ouverture. C’est seulement comme ouverture que le Dasein est désigné comme clairière (Lichtung), mais que surtout il est à même de saisir l’éclair de l’être dans la clairière : pour cela, le Dasein, dans le là, donc l’ouverture au monde, peut séjourner dans la vérité de l’étant, non plus dans son retrait. Heidegger, avec le questionnement de la technique, veut-il entreprendre une enquête sur la vérité ? que vient-elle faire là ? « Tout pro-duire se fonde dans le dé-voilement ». Heidegger entreprend d’examiner la question de la techné, i.e. l’essence de la technique : la technique moderne, en cela, n’a rien de technique puisqu’elle a oublié cette expérience originaire de la technique comme techné. C’est à elle qu’il faut revenir. « D’abord, techné ne désigne pas seulement le « faire » de l’artisan et de son art, mais aussi l’art au sens élevé du mot et les beaux-arts. La techné fait partie du pro-duire, de la poiesis ; elle est quelque chose de poétique ». « Quelque chose », nous dit Heidegger, de façon fort allusive ; cela révèle de l’aspect considérablement étendu de ce mot techné, à la fois insaisissable et également très précis. L’artisan-ouvrier qui travaille la poterie afin d’obtenir la plus belle et la plus utile des poteries le fait à l’aide de la techné ; mais Nicolas Poussin, en peignant ses Bergers d’Arcadie, l’a fait aussi à l’aide de la techné. Voilà ce double sens étrange voire inquiétant, qui donne à ce mot une disposition au contresens dans la modernité. Dé-voilement dans tous les cas, bien entendu, en tant que mode de l’aletheia : aussi son lieu est non pas essentiellement celui de la fabrication – mais bien plutôt celui du dé-voilement, et donc par là de la non-occultation de l’étant dans sa totalité. Le lieu, précisément, de la vérité. Or la technique moderne n’est pas, essentiellement, différente : « Le dé-voilement qui régit la technique moderne ne se déploie pas en une pro-duction (Hervor-bringen) au sens de la poiesis. Le dé-voilement qui régit la technique moderne est une pro-vocation (Heraus-fordern) par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie qui puisse comme telle être extraite (herausgefördert) et accumulée. Mais ne peut-on pas en dire autant du vieux moulin à vent ? non : ses ailes tournent bien au vent et sont livrées directement à son souffle. Mais si le moulin à vent met à notre disposition l’énergie de l’air en mouvement, ce n’est pas pour l’accumuler ». La technique moderne, ainsi, est un mode du  dé-voilement consistant en une provocation par laquelle la nature est mise en demeure de livrer une énergie pouvant être accumulée comme un stock disponible. Les mines de charbon, l’industrie agraire, la centrale électrique – stockent après qu’ils ont sommé la nature de livrer son énergie. Heidegger, c’est en tout cas ma lecture, a très bien compris que la distinction nature/culture est tout à fait sourde à l’approche du lien qui unit l’homme à la physis : car la centrale électrique n’est rien d’autre que ce que la physis a rendu possible par l’agencement même des atomes qui concourent à son existence ; et le bout de caoutchouc le plus « artificiel » participe autant de la physis que la fleur qui bourgeonne. C’est le mode du  dé-voilement qui diffère lorsque la technique moderne interpelle la physis : car alors l’étant en sa totalité devient l’étant de l’étant de la technique moderne comme extension et œuvre de pro-vocation : Heidegger veut bien faire entendre que la technique moderne dévoile d’une certaine façon, qui n’est certainement pas la façon de la techné mais qui n’est pas si éloignée qu’on ne le pense. Elle est dé-voilement, mais sur un certain mode : « Maintenant, quelle sorte de dévoilement convient à ce qui se réalise par l’interpellation pro-vocante ? Ce qui se réalise ainsi est partout commis à être sur-le-champ au lieu voulu, et à s’y trouver de telle façon qu’il puisse être commis à une commission ultérieure (« Ueberall ist es bestellt, auf der Stelle zur Stelle zu stehen und zwar zu stehen, um selbst bestellbar zu sein für ein weiteres Bestellen »). Ce qui est ainsi commis a sa propre position-et-stabilité (Stand). Cette position stable nous l’appelons le fonds (Bestand). Le mot dit ici plus que stock et des choses plus essentielles. Le mot « fonds » est maintenant promu à la dignité d’un titre. Il ne caractérise rien de moins que la manière dont est présent tout ce qui est atteint par le dévoilement qui pro-voque. Ce qui est là (steht) au sens du « fonds » (Bestand) n’est plus en face de nous comme objet (Gegenstand) » : on ne saurait amoindrir la portée de ces pages qui portent très exactement sur la non-pensée des étants sur le mode de la technique dans son essence en tant que ces étants sont fabriqués. Le fonds est justement le mode d’étant des étants dans leur manifestation la plus dévoilée qui entrent dans le cercle du Dasein comme asservi et comme moyen d’asservir, et non comme objet où l’étant scelle l’être en de multiples guises. Et l’homme alors : « C’est seulement pour autant que, de son côté, l’homme est déjà pro-voqué à libérer les énergies naturelles que ce dé-voilement qui commet peut avoir lieu. Lorsque l’homme y est pro-voqué, y est commis, alors l’homme ne fait-il pas partie aussi du fonds, et d’une manière encore plus originelle que la nature ? La façon dont on parle couramment de matériel humain, de l’effectif des malades d’une clinique, le laisserait penser » ; les effectifs des malades d’une clinique, ou bien ceux d’un sondage d’opinion. Mais nous brûlons les étapes. Il s’agit d’entendre la parole de Heidegger dans ce qu’elle a d’étrange et d’inquiétant : l’enjeu viendra plus tard. Pourquoi Heidegger dit-il que l’homme appartient au fonds plus originellement que la nature ? car le site du fonds comme dévoilement pro-vocant n’est autre que l’homme, - non pas que celui-là ait eu sur le dévoilement quelque voix, mais plutôt il est l’outil qui rend sa propre « utilisation » possible. Car c’est dans son rapport à la physis que l’homme, croyant parfois en être le noble serviteur, asservi celle-ci au fonds : « Ainsi quand l ‘homme cherchant et considérant suit à la trace la nature comme un district de sa représentation, alors il est déjà réclamé par un mode du dévoilement, qui le pro-voque à aborder la nature comme un objet de recherche, jusqu’à ce que l’objet, lui aussi, disparaisse dans le sans-objet du fonds » : je crois que c’est là un passage difficile, parce qu’il pourrait faire croire que c’est le fonds comme étant sans objet qui rend toute entreprise de recherche sur la nature à néant ; or c’est plutôt parce que la recherche sur la nature existe comme telle, de la façon la plus moderne (je veux dire la plus urgente), que c’est dans le fonds que se déploie cette recherche. Cependant, le fonds est présent antérieurement à l’homme en tant qu ’il accueille la présence de ce qui est dévoilé par la pro-vocation. En cela, cette dernière n’est pas le fait de l’homme, qui l’ignore pour ce qu’elle est – c’est bien elle qui « met en demeure l’homme de commettre le réel comme fonds : « Cette provocation rassemble l’homme dans le commettre . Pareil « rassemblant » concentre l’homme sur la tâche de commettre le réel comme fonds » : le fonds, c’est à dire le fonds où l’on puise. C’est le mode de déploiement spécifique à la pro-vocation (qui n’est pas production, i.e. fidèle à la techné dans la poiesis) qui donne l’ordre à l’homme (ordre qu’il prend comme de son propre fait) de mettre en demeure à son tour la nature de produire. Ce qu’il faut lire, c’est que partout l’homme croit être le maître – partout il est l’esclave : il « croit » que la nature est un « district de sa représentation », - ce mot « district » voulant bien dire qu’il est sous l’autorité suprême de l’homme, - alors que sa représentation n’est qu’un mode de dévoilement de l’étant qui dissimule l’être : recherchant sur la nature, l’homme l’asservit à sa représentation qu’il prend pour la construction du réel, et qui en fait l’asservit à son tour. Cet asservissement est peut-être le point le plus important à comprendre pour qui se refuse à l’idée de faire de Martin Heidegger un ennemi de l’homme moderne, un ennemi de celui qui serait la cause de tout, celui qui dénaturerait son site d’existence – comme si, et tant de « penseurs » aujourd’hui tombent dans le piège, l’homme n’était pas éminemment un enfant fidèle de la nature, comme si la culture ne participait pas du dessein naturel, comme si cet appétit de l’homme pour la construction et le bâti était tombé du ciel, comme si la distinction nature/culture était sans discussion, comme si la seconde n’avait pas été rendue possible par la première !  Cet asservissement, Heidegger lui donne un mot, un mot qui a été assez moqué et qui est passé à la postérité, sans doute pour les mauvaises raisons (la gloire contient en elle-même quelque chose de suspect, disait-il), un mot qu’il veut faire entendre par la suavité de l’image qu’il va développer avec la précision de l’horloger : « Ce qui originellement déploie les monts (Berge) en lignes et les traverse comme une réunion de plis, c’est le « rassemblant » que nous appelons « montagnes » (Gebirg). / Ce qui rassemble d’une façon originelle et à partir de quoi se déploient les modes de notre humeur, nous l’appelons le « cœur » (Gemüt). / Maintenant cet appel pro-voquant qui rassemble l’homme (autour de la tâche) de commettre comme fonds ce qui se dé-voile, nous l’appelons – l’Arraisonnement (Ge-stell) ». Ce morceau, d’une grande beauté, n’a pas pour seul but de laisser pantois – même si c’est là un des projets avoués. Car ce mot, Ge-stell, est le mot par excellence de l’habileté de l’homme dans la fabrication d’outils : il désigne, dans la langue vulgaire, le tréteau, ou le châssis, une étagère de bibliothèque, ou encore un squelette. Or c’est là un mot qui est l’ouverture à l’essence de la technique moderne, un mot de la pensée qui doit être rangé parmi ces mots qui font école. Comment expliquer cette admirable présentation du Ge-stell que fait Martin Heidegger, qui expose d’abord l’énoncé qui désigne la montagne, puis le cœur, avant de prononcer le mot lui-même, sans dénaturer, voire défigurer un texte qui dit très bien ce qu’il veut dire tout seul, dans une langue admirable ? Quel est le lien entre ces trois éléments, Gebirg, Gemüt, Gestell ? cela, d’abord, se voit– je veux dire le ge- qui rassemble : or c’est aussi ce rassemblement surpuissant des monts et des humeurs qui rend compte de ce que le Ge-stell contient de non-humain, i.e. de non maîtrisé par l’homme. Le mot, en cela, dévoile l’aspect illusoire d’une quelconque résistance contre lui – ce qu’on nomme aujourd’hui « inéluctable ». Stellen, dans une certaine acception, désigne le fait d’arraisonner quelqu’un, i.e. le mettre en demeure d’obtempérer. D’où « Arraisonnement ». Or : ce terme ne me convient pas. Il tendrait à faire croire qu’il pourrait y avoir trop de raison, que la raison authentique et entendue authentiquement aurait des effets pervers. Le mot qui convient, quoiqu’il soit très imparfait, est : Dispositif. Voilà un terme qui insiste sur le préfixe ge-, en exprimant le caractère rassemblant du Ge-stell : le Dispositif est ce qui vient pro-voquer la nature oubliée comme physis  et l’asservit – par là même : s’asservit : « Ge-stell : ainsi appelons-nous le rassemblant de cette interpellation (Stellen) qui requiert l’homme, c’est-à-dire qui le pro-voque à dé-voiler le réel comme fonds dans le mode du « commettre ». Ainsi appelons-nous le mode de dé-voilement qui régit l’essence de la technique moderne et n’est lui-même rien de technique ». Reprenons donc ici la grande idée – dans l’impressionnant retournement : jusqu’alors c’était l’homme qui pro-voquait la nature dans la mise en demeure, le « commettre » ; désormais c’est l’homme qui est pro-voqué en vue de la pro-vocation, i.e. le mode de dévoilement de la technique moderne (qui n’est pas au sens de techné). Cela est très difficile à entendre, car on considère que c’est l’homme, par ses facultés de maîtrise de la nature, qui est le moteur de ses actions sur elle – et donc du Dispositif ; Heidegger nous dit que non. Que l’homme est pro-voqué : « Le dé-voilement n’a pas lieu dans l’homme seulement, ni par lui d’une façon déterminante ». Nous parlions au début de ce chemin aux côtés de Heidegger de la vérité, et de la particulière entente de ce mot par Heidegger ; or c’est justement à elle qu’il faut revenir, le plus difficile étant d’entendre comment un dé-voilement peut être aussi occultation de la non-occultation (qui caractérise, on l’a vu, la vérité, comme essentiellement privative) ; et pourtant, le fait que le Dispositif se meuve en dehors de l’homme alors même que cela passe par lui pourrait expliquer cette fermeture à l’Ouvert dans la clairière du Dasein ; car si la vérité de l’être ne saurait s’ouvrir qu’en présence du Dasein, c’est pourtant celui-ci qui ouvre l’offuscation de l’être à l’homme ; et surtout ce mot de Heidegger, qui résonne depuis la parole qu’il a prononcée lors de cette conférence,- mot inquiétant: « Le Ge-stell nous masque l’éclat et la puissance de la vérité » : à mettre en demeure tous les domaines de l’étant, celui-ci ne demeure même plus ce qui est définitivement dans l’oubli de l’être, ce qui est simplement confortable et ce sous quoi il est possible de s’abriter ; il doit être usé au nom de la production et de la consommation – et l’homme, comme étant, n’est certainement pas épargné : car la technique est alors considérée comme un simple instrument, au service du « commettre » dans le Ge-stell qui a lui-même commandé cela : instrument, je veux dire tout ce que – dans son essence – la techné n’est pas. Car l’œuvre d’art, lorsqu’elle n’était pas encore tombé dans les errements a-techniques de prétendus « art » contemporains et variétés (le rock par exemple), était le lieu de la techné, i.e. dans la poiesis. J’appelle Poëme, en cela, ce qui justement est production au sens de techné « du vrai dans le beau », avec Heidegger. Ce sens essentiel de « technique » est passé sous silence aujourd’hui, du fait même de ce que je nommai au début du travail « nihilisme » : c’est lui qui a amené l’ « artiste » à renoncer à la technique, et à croire au dé-voilement dans le seul acte de faire, et non le faire lui-même. Or c’est là écarter d’un revers de main l’expérience initiale de la technique, celle des Grecs, au fond l’expérience à laquelle ont été fidèles les immenses artistes de tout temps, - c’est croire dans autre chose que la technique comme techné, et donc ignorer le commerce de l’art avec la poiesis – croire dans autre chose que le pouvoir de dévoilement de la parole poétique, que le Ge-stell a condamné à la mort la plus certaine.  L’art est soumis, ce n’est pas un hasard, au calcul du Dispositif : l’œuvre ne vaut que par sa valeur marchande, et c’est elle seulement qui donne le ton – cela, j’ajoute, ne va pas contre sa vraie destination, du moins celle de l’art contemporain, qui n’a d’être que par l’action même du Ge-stell. Or c’est là le voilement du vrai sens de la technique, c’est là le masque du dévoilement de la non-occultation, puisque l’essence de la technique est oubliée. c’est bien ici le lieu de la possibilité du calcul totalisant que les valeurs de la modernité dans le dernier stade de la métaphysique comme oubli de l’être, je veux dire le nihilisme, ont réalisé. Ce calcul, dans le « fonds » ouvert par le Dispositif, n’a pas épargné l’homme lui-même : étant sous l’emprise de la volonté de la volonté, alors que lui-même est pro-voqué en vue de la pro-vocation, il devient l’objet de cette pro-vocation à son tour – car il est illusoire de vouloir séparer l’homme de la nature dans sa totalité, comme je l’ai indiqué plus fermement plus haut. Il y a bien sûr l’aliénation par le travail, celui qui n’est plus manuel, directement en lien avec la terre dans son rythme, et donc dans la vérité de son être, celui qui est fait par l’intermédiaire de l’outil de l’outil, lorsque celui-ci n’est plus le simple prolongement direct de la main ; mais il y a aussi l’aliénation, et celle là est de plus en plus contemporaine, de l’opinion dans le calcul. Je prétends que ce calcul de l’opinion, frénétique et quotidien, est contraire à l’essence de l’opinion telle que Parménide puis Platon ont pu la penser. Le Ge-stell a rendu possible le calcul de l’opinion. On me dit : mais l’opinion a elle aussi sa stabilité et peut être soumise à la mesure. Ce à quoi je réponds hardiment : la stabilité de l’opinion est celle des images d’images, qui comme telles ne changent pas en apparence : par exemple, on a cru très continûment que la terre était plate, et qu’à pousser trop loin on finirait par tomber dans le Rien. Voilà une opinion qui a duré la majeure partie de l’existence du monde. Alors pourquoi mesurer l’opinion ? comment – d’abord ? le sondage d’opinion est la manifestation la plus éclatante de cette mise en demeure par le Ge-stell de l’homme de livrer son opinion. Certes on ne les lui extorque pas : pire, on le questionne légèrement puis comptabilise sa parole dans une addition plus générale qui donne un résultat. Ce qui est recherché par les « instituts » d’opinion, c’est l’opinion pour elle-même, non pas dans son essence, mais comme « indicateur ». L’opinion est ainsi conçue par ces instituts comme parole « utile », qui prend son sens dans l’addition politique, i.e. l’addition de toutes les opinions « indicatrices » de la cité qui ont été « relevées ». Ne tombons pas dans l’écueil qui veut dévaloriser l’opinion dans son essence : l’opinion, comme telle, est la condition absolue du repos du Dasein sur le sol de sa temporalité, i.e. l’historialité: dans la faiblesse de l’opinion croît l’ouverture à l’être qui accouche de la vérité dans dévoilement de la non-occultation. Mais le calcul de l’opinion, si rationalisé soit-il, n’a de correspondance avec rien d’autre que le non-être. Je parle ici de rationalité : en effet, le sondage d’opinion prouve ses efficacités dans leur régularité : ce qu’il faut voir, c’est qu’une horloge fausse donnera toujours un résultat aussi régulier qu’une horloge à l’heure : l’argument de l’efficacité des sondages d’opinion ne peut donc être rapportée à la rationalité. A quoi d’autre, dès lors, la rapporter ? à l’ « indication utile ». Le fonds dans lequel se meut celle-là n’est autre que celui du Ge-stell, qui met ainsi en demeure l’homme de se pro-voquer lui-même. Nous devons parler dès lors de pro-vocation de pro-vocation : car ce n’est pas seulement l’homme qui est pro-voqué en vue de la pro-vocation par le Ge-stell, c’est lui même qui devient objet, c’est à dire très exactement produit de l’objectivité dans la modernité, de cette pro-vocation. Si l’homme se retourne contre lui-même, ce n’est certainement pas de son fait : plus certainement, c’est le nihilisme lui-même comme dernier stade de la métaphysique qui le met en demeure de se « commettre ». En croyant faire de l’opinion une « indication utile », par le calcul, l’homme moderne nie à l’opinion son statut d’intermédiaire par le biais de son objet entre l’être et le non-être (cf. la fin du livre VI de la République). Il attribue à l’opinion de l’être politique, et ainsi il l’ouvre à la pro-vocation, et donc à la mise en demeure du Dispositif. Certes le Roi a toujours voulu compter ses sujets, toujours voulu estimer leurs opinions : mais cela avait pour but non pas le calcul, mais l’appréciation pour entendre le peuple soumis ; la modernité instaure le sondage comme ultime manifestation de l’être – je veux dire : comme étant. C’est là très exactement l’occultation de la non-occultation : le contraire de la liberté. Car le peuple sondé n’est pas libre de donner la réponse de la pensée : le sondage, même s’il donne la parole tout à fait « librement », enferme en fait le « sondé » dans la prison de ses opinions, parce que lorsqu’il va répondre, il va participer à la vaste addition qui conditionne plus que l’anecdotique. Cette vaste addition, ce calcul de l’étant, cette « indication utile, à tout hasard », est la manifestation aujourd’hui la plus étincelante, et la plus inquiétante, du dernier stade de la métaphysique comme oubli de l’être – je veux dire le nihilisme. Le péril est le lieu de cette inquiétante étrangeté. Or la parole, et notamment la parole poétique, n’est pas contrainte de se soumettre à cette mise en demeure – d’accepter cette marche du Dispositif ; au lieu de se complaire dans un autre calcul, qui est en fait le même, je veux dire le calcul du marché qui pousse l’irrationalité jusqu’à donner dans les « installations » les plus factices (c’est ce que fait avec arrogance l’art contemporain), la parole a le devoir de contrer ce nihilisme en consentant à recouvrer l’humble nom de techné. Mais pour contrer ce nihilisme, elle doit aussi en accepter le pays, et occuper son lieu avec l’urgente nécessité de la parole dé-voilante. L’âge moderne de la technique déploie l’oubli de l’être dans son achèvement nihiliste, lorsque la détresse est perçue comme absence totale de détresse dans le confort « objectif » de l’étant – et alors : le péril, je veux dire, avec Heidegger : le commencement. Car c’est une fois la métaphysique achevée – mais c’est encore pour l’avenir – que la tâche de la pensée est en route, qu’elle peut donner toute sa force – lorsque l’être met en demeure l’homme dans le Ge-stell : ce qu’il faut, c’est que l’homme entende bien qu’en oubliant l’essence de la technique il est mis en demeure et est lui-même doublement pro-voqué par ce qu’il croit venir de son Dasein qui clos les conditions d’ouverture à la question de l’être. Comment comprendre que l’homme, par son acte même, se pro-voque lui-même ? comment le décharger de l’entière responsabilité du péril pour la déléguer au Dispositif ? par ce mot très heideggérien, et pourtant que je veux employer dans un autre sens : oubli. Oubli de l’expérience fondamentale du mot techné, mot alors séparé de son essence. Cet oubli, s’il est du fait de l’homme, rend possible son inclusion dans le Dispositif, et le retournement de celui-là contre lui. Oublieux fondamentalement, l’homme ne s’aperçoit pas de la propre facticité de son existence. Heidegger cite ce mot de Hölderlin, qu’il faut à notre tour (puisque c’est justement à notre tour) méditer âprement : « Mais là où est le danger, là aussi / Croît ce qui sauve ». On ne saurait mésestimer cette parole lorsque la technique a envahi jusqu’aux secrets les plus enfouis de l’homme, - je veux dire l’opinion - , lorsque cette volonté d’entrer dans les consciences est non plus seulement « politique » au sens de gouvernement mais également politique au sens le plus élevé : lorsque c’est le monde de la technique qui instaure le calcul jusque dans les opinions dans le domaines du politique. C’est se tourner vers le Poëme, i.e. l’œuvre d’art, qui permet à l’homme de recouvrer la mémoire. Ce sera l’objet d’un autre texte ; mais ce qu’il faut ici déjà entrevoir, c’est la possibilité de réponse à l’appel du péril, la possibilité de reconnaître ce péril comme tel. La tyrannie de l’opinion en est une des manifestations. Le Poëme de Parménide n’a-t-il pas déjà tout dit ?

Contre l’opinion dominante, justement   l’œuvre d’art doit s’investir totalement dans la technique authentique, et humblement se faire dé-voilement – et inéluctablement : politique – non pas politique au sens d’un gauchisme convenu ou d’un extrémisme provocateur et creux, mais au sens du regard vers l’être qu’autorise le mode d’existence du Dasein dans la cité (puisque c’est dans la cité que le Dasein peut entendre l’œuvre d’art et entretenir un rapport essentiel et ontologique avec elle.

Contre l’opinion dominante – entendre Heidegger sans s’agiter comme un piteux narcisse (ne parlais-je pas au début du travail de « narcissisme » de l’opinion ?) qui veut faire son bruit et contre toute raison (donc en suivant ses opinions les plus superficielles, dans l’obscurantisme) jeter le voile sur ce qui se veut une pensée de l’être au sein même de la modernité : penser, au fond, aujourd’hui – dans tous les sens de cette expression.

L’opinion qui manque ici et là au devoir le plus impérieux de la décence lorsqu’il s’agit du fait aussi grave, assourdissant et sans exemples qu’est l’extermination de 40 p. cent des Juifs du monde.

On ne peut pas dire n’importe quoi sur cette histoire, qui est devenu mémoire.

On ne peut avec légèreté et mauvaise foi, dans un seul but personnel de reconnaissance universitaire ou de mauvais goût pour la provocation (pro-vocation ?), prétendre avec toute les contresens nécessaires que le penseur qui a certes commis l’erreur d’abord d’avoir été aveugle, ensuite de ne pas s’être repenti sur cette cécité qui fut courte mais grave – le penseur qui avait cependant tout, socialement, pour être un nazi fervent – le penseur qui aurait pu rester aux fonctions importantes qu’il occupa dans l’université allemande – le penseur qui a été pour le nazisme plus qu’indésirable, et cela est factuellement indiscutable – le penseur, et  c’est peut-être le plus important, qui a cherché le chemin de la pensée après le nazisme, et donc la possibilité même de la philosophie après un tel événement – on ne peut, dis-je, prétendre que ce penseur  n’a écrit que pour légitimer cette extermination des Juifs d’Europe. C’est une insulte envers la pensée, mais surtout – une insulte envers le fait même de la Shoah, dont la mémoire ne peut souffrir cette incroyable légèreté. Emmanuel Faye a au moins le mérite de n’avoir pas été léger, et d’avoir fait montre de ses contresens incroyables à l’encontre du texte heideggerien  dans un livre épais et indigeste, aussi peu sérieux philosophiquement qu’il est lourd intentionnellement. Mais lorsqu’on voit, sur Internet par exemple, des « blogs » fleurir contre Heidegger qui se fendent de trois lignes pour dire que le penseur du Dasein (i.e. l’existence de l’homme dans le monde) a préconisé la Solution finale (sic !), alors j’appelle cela : indignité et impudeur envers la Shoah.  Raul Hilberg, dans son livre décisif La Destruction des Juifs d’Europe, a montré très précisément que le « processus » de l’extermination fut essentiellement bureaucratique, et l’historiographie qui a suivi s’est efforcée d’examiner le Dispositif (mot que je n’emploie pas au hasard) de la Solution finale, que ce soit du côté des intentionnalistes que de celui des fonctionnalistes. Ce Dispositif matériel reposait sur le Dispositif idéologique du racisme (racisme, i.e. la classification par le calcul de l’existence de l’homme) qui a rendu possible l’élaboration d’une stricte hiérarchie des races, aussi irrationnelle que le calcul fut précis. Seul un Dispositif fut à même de donner tant de légitimité « calculante » à un réalise dans toute sa manifestation l’extrême conséquence de la métaphysique dans son dernier stade comme nihilisme – conséquence qui porte le nom d’irrationalité. L’extermination est le point le plus irréversible et le plus exceptionnel au sens propre du commettre de l’élément naturel déterminant, i.e. l’homme, par une mise en demeure d’autant plus incommensurable qu’elle fut meurtrière, i.e. privative de mort comme mienneté. Cette mise en demeure effroyable n’est pas une simple conséquence de l’histoire de la métaphysique, elle déploie le Dispositif (Ge-stell) comme « bureaucratie du meurtre » privatif de mort, i.e. annihilation du Dasein lui même dans la dimension de la mort comme existential, comme possibilité de l’impossibilité : privatif de l’être-jeté, i.e. le là, sans connaissance ni de son origine ni de sa destination – privatif de ce qui fonde l’être même du Dasein, i.e. l’ouverture, i.e. la possibilité pour l’étant de venir à l’être. Les paragraphes du Zein und Zeit (45 à 53) expliquent le rapport authentique du Dasein à la mort par un mot étrange, qu’il faut entendre dans son étrangeté même : Verlaufen (i.e. devancement). De quoi s’agit-il exactement ? Heidegger pose le problème de la possibilité de l’impossibilité de la mort entendue comme mienneté – le devancement, c’est alors le moyen par lequel le Dasein, jeté-là, n’attend plus la mort, ce qui rend impossible l’entente de la mienneté, mais la devance, c’est à dire l’entend dans son absoluité et sa possibilité devancement qui se fait Vorlaufen in Möglichkeit, i.e. devancement vers la possibilité. Et c’est justement la liberté dans l’ouverture qui permet la mienneté ; c’est la liberté, peut-être le mot le plus important de toute l’œuvre de Heidegger, celui autour duquel s’effectue la fameuse Kehre, liberté d’entrer dans l’Ouvert et de réaliser l’être du Dasein comme être-vers-la-mort, et de surcroît (c’est ce qui fait toute la difficulté de la mienneté) jeté-là, c’est elle qui donne au Dasein sa possibilité d’ouverture. La Solution finale, en privant d’abord la « race », constituée par le calcul poussé au point de l’irrationalité, de liberté dans le « ghetto », puis en utilisant cette privation de liberté à une fin de « déshumanisation » puis d’extermination, prive l’homme ainsi « calculé » de sa mort. Or, dans la Kehre, notamment par la pensée de la technique, Heidegger montre à qui veut aussi entendre cela les conditions de possibilité de cette mise en demeure de l’homme par l’homme. Le plus difficile à comprendre, dans cette conférence sur la technique, c’est cette possibilité de mise en demeure de l’homme. L’homme semble déchargé d’une partie de sa responsabilité au « profit » du Ge-stell. C’est l’oubli, comme je l’ai interprété, qui semble rendre actuel cet assujettissement de l’homme au Ge-stell ; et c’est très exactement l’oubli qui a rendu possible le commettre par l’homme de son secret le plus inatteignable, i.e. l’existence. Or ce n’est pas par le meurtre qu’on se rend maître de ce qui échappe à l’homme lui-même, i.e. l’existence ; c’est la tâche de la parole poétique et de la pensée que d’entrer dans le dialogue avec le site même de la clairière, où la question est à même de se déployer comme questionnante. Revenons à ces mots de Heidegger lui-même dans la conférence : le « matériel humain, l’effectif de malades dans une clinique », c’est très exactement l’existence réduite à une considération calculante qui met en demeure l’homme lui-même : il est philosophiquement impossible que l’homme qui a écrit ces lignes puisse ne serait-ce que supporter l’idée des camps de la mort, qui sont la manifestation incommensurable et abominable du même moteur qui se nomme : nihilisme, i.e. le dernier stade de la métaphysique. Après que le nazisme a privé un peuple de sa mort, la pensée se trouve devant toute la force de son impuissance – et devant cette force, il faut éviter les coups de marteau, qui furent pourtant très utiles à Nietzsche en son temps ; c’est dans la parole même, dans la difficulté même de se rendre intelligible (d’où l’inintelligibilité du texte heideggerien) au temps du nihilisme triomphant dont on ne s’est toujours pas remis, c’est dans le lieu même du dialogue entre pensée et poëme que l’homme est à même de rendre à l’être ce qui lui est dû, et de déposer les armes de l’arrogance aux pieds de l’être en revêtant le mot « technique » de son sens originel, i.e. techné. La manifestation est aujourd’hui tout autre, et en beaucoup de points réconfortante, devant l’atrocité nazie : ce n’est pas pour autant qu’il faut baisser la garde, car l’opinion tyrannique avec laquelle nous avons commencé ce travail peut mener à des extrémités désastreuses. Le devancement (Veraufen) se rapporte aussi à la vigilance politique.

Cela n’est pas plaisant à entendre – je veux dire le difficile enseignement de Martin Heidegger.

Il nous sort du confortable oubli dans l’étant.

Je cite à nouveau les derniers mots du cours de logique (GA 38, trad. Frédéric Bernard), prononcé devant des officiers nazis : « Il faut que les Allemands, qui parlent tant aujourd’hui d’élever un homme nouveau, apprennent ce que veut dire préserver ce que déjà ils possèdent ».

Apprennent à ne pas oublier.

Mais justement ils se sont tournés vers l’oubli.

 


voir aussi
Une raison secrète pour laquelle Heidegger indispose
Heidegger nazi par F.Fédier et S.Zagdansky (vidéo)
Le "cas Heidegger"

 

Publié dans Le "cas Heidegger".

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Commenter cet article

Alf 04/03/2008 23:21

Ah bon ? Zut. Tant pis.

dilgo 04/03/2008 17:07

Penser tout seul, je crois que c'est pas possible.

Alf 04/03/2008 00:01

 Penser aujourd’hui : avec Heidegger. ?Penser demain : tout seul, avec personne.