Hommage à Towarnicki, poète et ami de Heidegger

Publié le par jp


Il avait beaucoup fait pour l'introduction de Heidegger en France, publié des entretiens avec Ernst Jünger, collaboré à «l'Express», au «Magazine littéraire» ou encore au «New York Times», et s'était lié d'amitié dans sa jeunesse niçoise avec Georges Walter, Jacques Rastier et Alain Resnais. Frédéric de Towarnicki est mort à Paris le mercredi 16 janvier dernier, à l'âge de 87 ans.

Poésie sur parole
par André Velter


le dimanche de 23h30 à minuit
  Poésie sur parole



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émission du dimanche 17 février 2008
Frédéric de Towarnicki / Georges Walter

 

  Avec Georges Walter, préfacier de : Coplas sous occupation de Frédéric de Towarnicki (Éditions Mélis, 2008), poèmes dits par Claude Aufaure.
Arrivé en France à l'âge de 5 ans, Frédéric de Towarnicki était né en Autriche en 1920, fils «d'une de ces beautés viennoises qui furent les grandes rivales des Hongroises et d'un aristocrate polonais balafré dans un duel d'honneur au début du siècle» (Georges Walter). Spécialiste de Heidegger, il avait publié en 1993 «Souvenirs d'un messager de Forêt-Noire», où il raconte sa rencontre en 1945 - alors qu'il est interprète et animateur du service social «Rhin et Danube», dans l'armée de De Lattre de Tassigny - avec celui dont la philosophie allait le transformer.
Un recueil de ses poèmes de jeunesse vient de paraître sous le titre «Coplas sous Occupation» (Editions Melis, février 2007).


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Frédéric de Towarnicki et Heidegger. 
Photo prise à Fribourg en 1945 par Alain Resnais


Le scénario d'un film (non réalisé) qu'il avait écrit pour Alain Resnais vient précisément d'être publié («les Aventures de Harry Dickson»,
éd. Capricci, 369 p., 35 euros), tandis qu'un recueil de ses poèmes - dont l'avant-propos et les bonnes feuilles sont à lire ici - est à paraître le 15 février sous le titre «Coplas sous Occupation» (Editions Melis, 100 pages,10 euros). A l'annonce de sa mort, l'écrivain Georges Walter (2) a accepté de nous parler de ce poète-philosophe, qui était son ami depuis l'adolescence.  


BibliObs.
- Frédéric de Towarnicki était-il heureux de la publication de ses poèmes de jeunesse?
Georges Walter. - Très heureux. Hospitalisé il y a quelques jours, à la suite d'une chute chez lui, il tenait à ce qu'on lui relise les poèmes - il était presque aveugle et ne pouvait pas lire les épreuves lui-même. C'était un perfectionniste, qui bannissait banalités et platitudes de ses écrits. Moi-même, je lui ai toujours fait relire mes textes - et je relisais les siens: il travaillait à l'oreille, comme un musicien, répétant la phrase jusqu'à ce qu'il trouve ce qui clochait. Il avait la merveilleuse faculté de détecter les défauts d'un texte. Frédéric de Towarnicki avait un véritable don poétique. A 20 ans, c'était un dandy joueur de roulette russe, grand nageur - il nageait jusqu'à l'épuisement...

 

 

Il est mort un peu moins d'un mois avant la sortie de ce livre. Sans le vouloir, j'ai cette semaine, au cours d'une émission d'André Velter (1) consacrée à la sortie de «Coplas sous Occupation» parlé de lui au passé... Nous n'aurons pas à refaire l'enregistrement.

 

C'est curieux, mais il y a justement une certaine actualité Towarnicki en ce moment, puisqu'on vient également de publier, aux Editions Capricci, le scénario auquel il a travaillé durant dix ans: «les Aventures de Harry Dickson», un film que devait réaliser Alain Resnais et qui n'a jamais vu le jour.

 

Sa rencontre avec Heidegger, à qui il fut le premier à rendre visite dans l'Allemagne vaincue est le tournant majeur de sa vie. Il a d'ailleurs voulu organiser sous l'égide de De Lattre - il était alors animateur du service social «Rhin et Danube» - une rencontre entre Sartre et Heidegger. Elle n'a jamais eu lieu. Mais la découverte d'Heidegger a été pour lui un éblouissement philosophique, qui a fait passer la poésie au second plan. Dans les années 1960, il publiera le récit de cette rencontre sous le titre de «Souvenirs d'un messager de la Forêt-Noire».

 
 
 

BibliObs. - Frédéric de Towarnicki était aussi journaliste...
G. Walter. - Il a collaboré à de nombreux journaux, mais n'a jamais voulu s'attacher à aucun et a toujours vécu une vie hasardeuse d'un point de vue matériel. Il a travaillé au Service de la recherche de la télévision française, dirigé par Pierre Shaeffer; réalisé des entretiens radiophoniques; écrit dans «l'Express», «le Magazine littéraire», etc., rencontrant pour l'occasion de grands intellectuels tels que René Char, Bertolt Brecht, Louis Aragon, Max Ernst, Mircea Eliade... Il s'est également intéressé aux dissidents des pays de l'Est comme Sakharov, et surtout Soljenitsyne: il avait publié, dans «le Figaro littéraire», le premier récit de sa détention. Il refusait cependant de faire œuvre personnelle, préférant ne pas ajouter une ligne au flot des écrits contemporains.

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Mais la grande affaire de sa vie, ce fut donc Heidegger. Je tiens à préciser que pour lui Heidegger n'était pas nazi, il n'avait pas adhéré aux idées nazies; Towarnicki a toujours défendu le philosophe, en consultant systématiquement les spécialistes de Heidegger que sont François Fédier et François Vezin avant de publier quoi que ce soit sur lui. Avec Jean Beaufret, ami de Heidegger, il a d'ailleurs publié en 1992 un livre d'entretiens.

 
 
 

BibliObs. - Un scénario de Towarnicki écrit pour Alain Resnais vient de sortir...
G. Walter. - C'est une universitaire américaine qui a déniché ce scénario. Adolescent, Towarnicki s'est passionné pour «les Aventures de Harry Dikson», qui étaient publiées en petits fascicules de façon anonyme - le nom de l'auteur, Jean Ray n'a été connu que plus tard. Au début des années 1960, Towarnicki a commencé la rédaction d'un scénario qui s'inspirait de ces aventures pour Alain Resnais. L'aventure, qui va devenir bien vite une épreuve, durera dix ans. Et le film ne se fera jamais.

Il y avait d'ailleurs des relations étranges entre Towarnicki, Resnais et le producteur Anatole Dauman: tous les trois ne se parlaient plus, c'est moi qui portais les nouvelles de l'un à l'autre... Ce film avorté est une histoire cruelle dans la vie de Towarnicki. Il nous reste heureusement ces très beaux dialogues, dont je conseille la lecture.

 

Propos recueillis par Sylvie Prioul

 

 

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(1) L'émission « Poésie sur parole » d'André Velter consacrée aux poèmes de Towarnicki sera prochainenement diffusée sur France Culture. 
(2) Georges Walter publiera en février ses «Souvenirs curieux d'une espèce de Hongrois», aux Editions Tallandier.

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