Eichmann et la morale kantienne

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Pendant toute la durée du procès, Eichmann essaya, sans grand succès, de revenir sur cette deuxième partie de sa déclaration : "Non coupable dans le sens entendu par l'accusation." Or l'accusation supposait non seulement qu'il avait fait exprès d'agir comme il avait fait - ce qu'Eichmann ne niait pas; mais aussi que ses mobiles avaient été ignobles et qu'il avait parfaitement conscience de la nature criminelle des ses actes. En ce qui concerne les "mobiles ignobles", Eichmann était persuadé de n'être pas ce qu'il appelait un "innerer Schweinehund", un véritable salaud. Et il se souvenait parfaitement qu'il n'aurait eu mauvaise conscience que s'il n'avait pas exécuté les ordres -ordres de dépêcher des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, à la mort, avec un zèle extraordinaire et un soin méticuleux.
A Jérusalem on admettait difficilement une pareille attitude. Une demi-douzaine de psychiatres avaient certifié qu'Eichmann était "normal". "Plus normal, en tout cas, que je ne le suis moi-même après l'avoir examiné", s'exclama l'un d'eux, paraît-il. Un autre psychiatre découvrit que, psychologiquement parlant, la Weltanschauung d'Eichmann, son attitude envers sa femme et ses enfants, son père et sa mère, ses frères, soeurs et amis, étaient "non seulement normaux mais tout à fait souhaitable". Et enfin le pasteur qui lui rendait visite régulièrement en prison après qu'il eut fait appel et que la Cour eut fini de délibérer, rassura tout le monde en déclarant qu'Eichmann était "un homme qui a des idées très positives". Mais derrière cette comédie que jouaient les docteurs d'âme, il y avait un fait incontestable : Eichmann n'était pas fou au sens psychologique du terme et encore moins au sens juridique. (Les révélations récentes de M. Hausner dans le Saturday Evening Post, concernant "des éléments qu'il ne pouvait divulguer pendant le procès", vont à l'encontre des informations répandues officieusement à Jérusalem. Les psychiatres, nous dit-on maintenant, auraient prétendu qu'Eichmann était "obsédé par un désir dangereux et insatiable, celui de tuer", qu'il avait "une personnalité perverse et sadique". Mais dans ce cas sa place aurait été dans un asile d'aliénés.) Ce n'était sûrement pas un cas de haine morbide des Juifs, d'antisémitisme fanatique, ni d'endoctrinement d'aucune sorte. "Personnellement", Eichmann n'avait jamais rien eu contre les Juifs; au contraire, il avait de nombreuses "raisons personnelles" de ne pas les haïr. Il avait, certes, des amis antisémites et fanatiques : par exemple, László Endre, secrétaire d'État responsables des affaires politiques (juives) en Hongrie, et qui fut pendu à Budapest en 1946; mais cela, dans l'esprit d'Eichmann, ne signifiait rien, sinon que "certains de mes meilleurs amis sont des antisémites"."
"Il eût été réconfortant de croire qu'Eichmann était un monstre (mais s'il en était un, alors l'accusation d'Israël contre lui s'effrondrait, ou, du moins, perdait tout intérêt; car on ne saurait faire venir des correspondants de presse de tous les coins du globe à seule fin d'exhiber une sorte de Barbe-Bleue derrière les barreaux). L'ennui avec Eichmann, c'est précisément qu'il y en avait beaucoup qui lui ressemblaient et qui n'étaient ni pervers ni sadiques, qui étaient, et sont encore, effroyablement normaux. Du point de vue de nos institutions et de notre éthique, cette normalité est beaucoup plus terrifiante que toutes les atrocités réunies, car elle suppose (les accusés et leurs avocats le répétèrent, à Nuremberg, mille fois) que ce nouveau type de criminel, tout hostis humani generis qu'il soit, commet des crimes dans des circonstances telles qu'il lui est impossible de savoir ou de sentir qu'il a fait le mal. A cet égard, les faits rappelés au tribunal de Jérusalem sont encore plus convaincants que ceux que l'on évoqua à Nuremberg. Les principaux criminels de guerre avaient alors justifié leur bonne conscience par des arguments contradictoires : ils se vantaient à la fois d'avoir obéi aux "ordres supérieurs" et d'avoir, à l'occasion, désobéi. La mauvaise foi de ces accusés était donc manifeste. Mais se sont-ils jamais sentis coupables ? Nous n'en avons pas la moindre preuve. Certes, les nazis, et particulièrement les organismes criminels auxquels appartenait Eichmann, avaient, pendant les derniers mois de la guerre, passé le plus clair de leur temps à effacer les traces de leurs propres crimes. Mais cela prouve seulement que les nazis étaient conscients du fait que l'assassinat en série était chose trop neuve pour les autres pays l'admettent. Ou encore, pour employer la terminologie nazie, qu'ils avaient perdu la bataille engagée pour "libérer" l'humanité du "règne des espèces sous-humaines", et de la domination des Sages de Sion en particulier. Elle prouve seulement, pour employer un langage plus courant, que les nazis reconnaissaient qu'ils étaient vaincus. Se seraient-ils sentis coupables s'ils avaient gagné ?"
"Eichmann n'entra pas au parti par conviction, et n'adhéra jamais aux idées nazies. Chaque fois qu'on lui demandait pourquoi il s'était inscrit, il répondait par les mêmes clichés embarrassés : traité de Versailles et chômage. Ou plutôt, comme il le précisa devant le tribunal, "c'était comme si j'avais été avalé par le parti alors que je m'y attendais pas le moins du monde et que je n'en avais nullement décidé ainsi. Cela arriva si vite, si brusquement". N'ayant ni le temps ni le désir d'être correctement informé il ignorait jusqu'au programme du parti et n'avait jamais lu Mein Kampf. Kaltenbrunner lui avait dit : pourquoi ne pas entrer dans les S.S. ? Il avait répondu : pourquoi pas ? Et ce fut tout.
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Mais ce n'était pas tout au fond. Ce qu'Eichmann ne dit pas, au cours du contre-interrogatoire, au président du tribunal, c'est que, jeune ambitieux, il en avait eu assez d'être représentant de commerce avant même que la Compagnies des pétroles Vacuum en eût assez de lui. Dans sa vie monotone, vide de sens, dépourvue d'importance, le vent de l'Histoire avait soufflé, le balayant dans le mouvement de l'Histoire tel qu'il le concevait : mouvement qui ne s'arrêtait jamais et dans lequel un homme de son espèce -déjà un raté aux yeux de sa classe, de sa famille et donc à ses propres yeux- pouvait repartir de zéro et faire, enfin carrière. Il ne prit pas toujours goût à son travail (il répugnait, par exemple, à envoyer des gens à la mort par trains entiers, car il préférait les obliger à émigrer); il devina, assez tôt, que toute cette histoire finirait mal, et que l'Allemagne perdrait la guerre; ses projets favoris avortèrent (l'évacuation des Juifs européens à Madagascar, la création d'un territoire juif dans la région de Nisko en Pologne, sa tentative d'entourer son bureau berlinois d'installations défensives méticuleusement conçues afin de repousser les tanks russes); et à sa grande "tristesse", à son grand "désespoir", il ne s'éleva jamais au-dessus du grade de S.S. Obersturmbannführer (1). Exception faite, enfin, pour l'année qu'il passa à Vienne, il fut, toute sa vie un homme frustré. Et cependant, Eichmann n'oublia jamais la possibilité qui s'était présentée à lui en 1932."
Note.
1 Lieutenant-colonel.

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Il y avait un élément personnel - non pas le fanatisme, mais l'"l'admiration sans borne, immodérée, qu'Eichmann avait pour Hitler" (comme le dit un témoin de la défense), pour l'homme qui était passé "du soldat de première classe à chancelier du Reich". Inutile d'essayer de déterminer ce qui, pour Eichmann, comptait le plus : son admiration pour Hitler ou sa décision de demeurer un citoyen du troisième Reich respectueux de la loi alors même que l'Allemagne était en ruine. Ces deux mobiles étaient sûrement présents à son esprit lorsque aux derniers jours de la guerre, à Berlin, tout le monde autour de lui se faisait faire de faux papiers avant l'arrivée des Russes ou des Américains. Ces démarches, fort sensées, indignaient Eichmann au plus haut point. Quelques semaines plus tard lui aussi se mit à voyager sous un nom d'emprunt; mais alors Hitler était mort, la "loi du pays" n'existait plus, et Eichmann n'était plus, comme il le fit remarquer au tribunal, lié par son serment. Car le serment prononcé par les S.S. était différent de celui des soldats de l'armée : les S.S. n'étaient liés qu'à Hitler, pas à l'Allemagne".
"Pour se persuader qu'il ne mentait ni aux autres ni à lui-même, Eichmann n'avait qu'à évoquer le passé. Car il avait été en harmonie avec le monde qu'il avait connu. La société allemande, qui comptait quatre-vingts millions d'âmes, s'était défendue, elle aussi, contre la réalité et contre les faits et avec les mêmes moyens : l'auto-intoxication, le mensonge, la stupidité. Les mensonges changeaient d'année en année, et se contredisaient souvent; ceux qu'on débitait à l'intention du peuple n'étaient pas nécessairement ceux qu'on débitait aux différentes branches de la hiérarchie du parti. Mais le mensonge était devenu pratique courante; psychologiquement, c'était le sine qua non de la survie. A tel point que, même aujourd'hui, dix-huit ans après l'effondrement du régime nazi, alors que le contenu exact de ces mensonges est le plus souvent oublié, il est parfois difficile de ne pas croire que le mensonge fait partie intégrante de la personnalité allemande. L'on répandit, pendant la guerre, un mensonge particulièrement efficace. C'était le slogan - der Schicksalskampf des deutschen Volkes (1) - lancé soit par Hitler soit par Goebbels, et qui facilitait l'auto-intoxication du peuple allemand. Il suppose en effet : 1° que cette guerre n'était pas une guerre; 2° que c'était le destin, et non l'Allemagne, qui l'avait commencée et 3° que c'était, pour les Allemands, une question de vie ou de mort : ils devaient exterminer leurs ennemis ou être exterminés eux-mêmes.
Note.
1 La lutte prédestinée du peuple allemand.
L
a stupéfiante complaisance avec laquelle, en Argentine comme à Jérusalem, Eichmann reconnaissait ses crimes, était donc le produit de cette atmosphère de mensonge systématique généralement accepté, qui caractérisait le Troisième Reich -et non pas seulement l'effet de l'auto-intoxication, trait banal pour un criminel. "Bien sûr" qu'il avait contribué à l'extermination des Juifs; bien sûr que s'il ne les avait pas "déplacés, ils auraient été conduits à l'abattoir". " Qu'y a-t-il donc à "confesser" ? demanda-t-il. Et maintenant, disait-il, il désirait " faire la paix avec [mes] anciens ennemis "" - désir qu'il partageait avec Himmler, qui en avait exprimé de semblables au cours de la dernière année de guerre; avec Robert Ley (leader du Front du Travail qui, avant de se suicider à Nuremberg, avait proposé un "comité de réconciliation" dont les membres seraient les nazis responsables des massacres et les survivants juifs); mais aussi, si incroyable que cela puisse paraître, avec bon nombre d'Allemands ordinaires qui, à la fin de la guerre, faisaient des déclarations identiques. Cet innommables cliché n'était plus téléguidé d'en haut, c'était devenu une expression courante, fabriquée par les intéressés eux-mêmes, et aussi dépourvue de réalisme que l'étaient les clichés dont les Allemands s'étaient nourris pendant douze ans. Et celui qui prononçait une pareille phrase éprouvait en effet, au moment où elle jaillissait de sa bouche, une "euphorie extraordinnaire", presque palpable".

"Le cas de conscience d'Eichmann est évidemment complexe, mais il n'est nullement exceptionnel et difficilement comparable à celui des généraux allemands qui comparurent devant le tribunal de Nuremberg. L'on posa, à l'un de ces généraux, la question " Comment est-il possible que vous tous généraux honorables, vous ayez continué à servir un assassin aussi loyalement, sans poser la moindre question ? " L'interrogé, le général Alfred Jodl, qui fut pendu à la fin du procès, répondit que " ce n'est pas à un soldat de juger son chef suprême. C'est à l'Histoire de le faire, ou à Dieu ". Eichmann, beaucoup moins intelligent que Jodl et presque sans instruction, savait obscurément que ce n'était pas un ordre mais une loi qui les avait tous transformés en criminels. La différence entre un ordre et la parole du Führer, c'est que la validité d'un ordre est limitée dans le temps, dans l'espace, alors que la parole du Führer ne l'est pas. C'est pourquoi l'ordre du Führer ne l'est pas. C'est pourquoi l'ordre du Führer concernant la Solution finale fut suivi d'une pléthore de règles et de directives, toutes élaborées par des avocats spécialisés et des conseillers juridiques, et non par des administrateurs. Contrairement aux ordres ordinaires, cet ordre était considéré comme une loi. Inutile d'ajouter que ce fatras juridique n'est pas seulement un symptôme de la pédanterie, ni de la manie de la perfection, propres aux Allemands. Il avait sa raison d'être : donner à toute l'affaire une apparence de légalité.
"Eichmann soupçonnait bien que dans toute cette affaire son cas n'était pas simplement celui du soldat qui exécute des ordres criminels dans leur nature comme dans leur intention, que c'était plus compliqué que cela. Il le sentait confusément. L'on s'en aperçut pour la première fois lorsque au cours de l'interrogatoire de la police, Eichmann déclara soudain, en appuyant sur les mots, qu'il avait vécu toute sa vie selon les préceptes moraux de Kant, et particulièrement selon la définition que donne Kant du devoir. A première vue, c'était faire outrage à Kant. C'était aussi incompréhensible : la philosophie morale de Kant est, en effet, étroitement liée à la faculté de jugement que possède l'homme, et qui exclut l'obéissance aveugle. Le policier n'insista pas, mais le juge Raveh, intrigué ou indigné de ce qu'Eichmann osât invoquer le nom de Kant en liaison avec ses crimes, décida d'interroger l'accusé. C'est alors qu'à la stupéfaction générale, Eichmann produisit une définition approximative, mais correcte, de l'impératif catégorique : " Je voulais dire à propos de Kant, que le principe de ma volonté doit toujours être tel qu'il puisse devenir le principe des lois générales." (Ce qui n'est pas le cas pour le vol, ou le meurtre, par exemple : car il est inconcevable que le voleur, ou le meurtrier, puisse avoir envie de vivre sous un système de lois qui donnerait à autrui le droit de le voler ou de l'assassiner, lui.) Interrogé plus longuement, Eichmann ajouta qu'il avait lu La critique de la Raison pratique de Kant. Il expliqua ensuite qu'à partir du moment où il avait été chargé de mettre en oeuvre la Solution finale, il avait cessé de vivre selon les principes de Kant; qu'il l'avait reconnu à l'époque; et qu'il s'était consolé en pensant qu'il n'était plus " maître de ses actes ", qu'il ne pouvait " rien changer ". Mais il ne dit pas au tribunal qu'à cette " époque où le crime était légalisé par l'État " (comme il disait lui-même), il n'avait pas simplement écarté la formule kantienne, il l'avait déformée. De sorte qu'elle disait maintenant : " Agissez comme si le principe de vos actes était le même que celui des législateurs ou des lois du pays. " Cette déformation correspondait d'ailleurs à celle de Hans Franck, auteur d'une formulation de " l'impératif catégorique dans le Troisième Reich " qu'Eichmann connaissait peut-être : " Agissez de telle manière que le Führer, s'il avait connaissance de vos actes, les approuverait . " Certes, Kant n'a jamais rien voulu dire de tel. Au contraire, tout homme, selon lui, devient législateur dès qu'il commence à agir; en utilisant sa " raison pratique ", l'homme découvre les principes de la loi. Mais la déformation inconsciente qu'Eichmann avait fait subir à la pensée de Kant correspondait à une adaptation de Kant " à l'usage domestique du petit homme ", comme disait l'accusé. Cette adaptation faite, restait-il quelque chose de Kant ? Oui : l'idée que l'homme doit faire plus qu'obéir à la loi, qu'il doit aller au-delà des impératifs de l'obéissance et identifier sa propre volonté au principe de la loi, à la source de toute loi.
Cette source, dans la philosophie de Kant, est la raison pratique; dans l'usage qu'en faisait Eichmann, c'était la volonté du Führer. Et il existe en effet une notion étrange, fort répandue en Allemagne, selon laquelle " respecter la loi " signifie non seulement " obéir à la loi ", mais aussi " agir comme si l'on était le législateur de la loi à laquelle on obéit ". D'où la conviction que chaque homme doit faire plus que son devoir. Ce qui explique en partie que la Solution finale ait été appliquée avec un tel souci de perfection. L'observateur, frappé par cette affreuse manie du " travail fait à fond ", la considère en général comme typiquement allemande, ou encore : typiquement bureaucratique.
On ignore jusqu'à quel point Kant a contribué à la formation de la mentalité du " petit homme " en Allemagne. Mais il est certain que, dans un certain sens, Eichmann suivait effectivement les préceptes de Kant : la loi, c'était la loi; on ne pouvait faire d'exceptions. Et pourtant à Jérusalem, Eichmann avoua qu'il avait fait deux exceptions à l'époque où chacun des " quatre-vingts millions d'Allemands " avait " son Juif honnête ". Il avait rendu service à un cousin demi-juif, puis, sur l'intervention de son oncle, à un couple juif. Ces exceptions, aujourd'hui encore, l'embarrassaient. Questionné, lors du contre-interrogatoire, sur ces incidents, Eichmann s'en repentit nettement. Il avait d'ailleurs " confessé sa faute " à ses supérieurs. C'est qu'à l'égard de ses devoirs meurtriers, Eichmann conservait une attitude sans compromis -attitude qui, plus que tout le reste, le condamnait aux yeux de ses juges, mais qui dans son esprit, était précisément ce qui le justifiait. Sans cette attitude il n'aurait pu faire taire la voix de sa conscience, qu'il entendait peut-être encore, si timorée fût-elle. Pas d'exceptions : c'était la preuve qu'il avait toujours agi contre ses " penchants " -sentimentaux ou intéressés-, qu'il n'avait jamais fait que son " devoir "."
Dans les pays civilisés, la loi suppose que la conscience de chacun lui dise : " Tu ne tueras point  ", même si chacun a, de temps à autre, des penchants ou des désirs meurtriers. Par contre, la loi du pays d'Hitler exigeait que la conscience de chacun lui dise : " Tu tueras ", même si les organisateurs des massacres savaient parfaitement que le meurtre va à l'encontre des penchants et des désirs de la plupart des gens. Dans le Troisième Reich, le mal avait perdu cet attribut par lequel on le reconnaît généralement : celui de la tentation. De nombreux Allemands, de nombreux nazis, peut-être même l'immense majorité d'entre eux, ont dû être tentés de ne pas tuer, de ne pas voler, de ne pas laisser leurs voisins partir pour la mort (car ils savaient, naturellement, que c'était là le sort réservé aux Juifs, même si nombre d'entre eux ont pu ne pas en connaître les horribles détails) et de ne pas devenir les complices de ces crimes en en bénéficiant. Mais Dieu sait s'ils ont vite appris à résister à la tentation."
"Le décret, visant les malades mentaux, fut aussitôt appliqué et, entre décembre 1939 et août 1941, environ cinquante mille Allemands furent exécutés à l'oxyde de carbone, dans des chambres à gaz déguisées (comme elles le furent plus tard à Auschwitz) en salle de douches et en salles de bain. Mais ce programme fut un fiasco. Il était impossible de garder secrètes de telles opérations et les populations allemandes des alentours se mirent à protester ; il se trouva, de tous les côtés, des gens qui n'avaient sans doute pas encore atteint le stade " objectif " ni compris quelle était l'essence même de la médecine et du devoir du médecin. C'est pourquoi les autorités durent éloigner les camps. On se mit à employer, dans l'Est, ce " moyen humain " de supprimer la vie " en accordant aux gens une mort miséricordieuse ", le même jour (ou presque) où l'on cessa de le faire en Allemagne. On envoya à l'Est les hommes qui avaient participé au programme d'euthanasie en Allemagne, pour qu'ils construisent de nouvelles installations destinées à exterminer des peuples entiers. C'est alors seulement que l'on plaça sous l'autorité administrative de Himmler ces spécialistes qui venaient soit de la Chancellerie de Hitler, soit du département de la santé.
L'on avait donc remplacé le mot " meurtre " par l'expression " accorder une mort miséricordieuse ". Cette innovation fut décisive. Des diverses " règles de langage " méticuleusement mises au point pour tromper et pour camoufler, nulle n'obtint de pareils résultats. Au cours de son interrogatoire, le capitaine Less demanda à Eichmann si l'ordre d'" éviter des souffrances inutiles " n'avait pas un côté ironique, puisque de toute façon ces gens étaient destinés à mourir. Mais Eichmann ne comprit même pas la question : pour lui l'impardonnable n'était pas de tuer des gens mais de leur infliger des souffrances inutiles. Cette conviction était enracinée en lui. C'est pourquoi il manifesta une sincère indignation lorsque au cours du procès des témoins évoquèrent les atrocités et les actes de cruauté commis par les S.S. Certes, le tribunal, ainsi que la plupart des personnes présentes ne remarquèrent point l'indignation de l'accusé : c'est qu'il faisait un tel effort pour se dominer qu'on le crut " insensible " et indifférent, ce qui était une erreur. Il est vrai qu'accusé d'avoir envoyé à la mort des millions de personnes il ne parut pas vraiment troublé. Par contre l'accusation (écartée par le tribunal) selon laquelle il aurait battu un petit garçon juif à mort, provoqua en lui une grande agitation. Certes, il avait aussi envoyé des gens dans le fief des Einsatzgruppen qui, eux, n' " accordaient " guère de " mort miséricordieuse "; mais il est probable qu'Eichmann fut soulagé lorsque plus tard la fusillade se révéla superflue en raison de l'expansion du système des chambres à gaz. Il dut penser, aussi, qu'à la nouvelle méthode correspondait une meilleure attitude, de la part du gouvernement, envers les Juifs, puisque au départ les bénéfices de l'euthanasie avaient été expressément réservés aux " véritables Allemands "." 

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963) 



Voir aussi
Eichmann et la solution finale

La rhinocérite : Ionesco et la question du mal (vidéo)
Tous les documents sur Le nazisme

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Roland 10/10/2007 01:36

Sur ce sujet et sur les problèmes moraŭ et psyĉologiques corrélés il y a un livre très interessant à lire : "Un si fragile vernis d'humanité" de Michel Terestchentko, quientre autres analyse le parcours de Franz Stangl est devenu comme "piégé" par son obéissance, le commandant de treblinka, à l'inverse est également analysé la psyĉologie du Pasteur Trocmé, et beaucoup d'autres cas; la morale kantienne (et quelques autres) sont aussi soumis à la critique (au sens philosophique du terme, mais si c'est un livre pénétrant rigoureux et sérieux, ce n'est pas un livre pédant ni difficile à lire, il est passionnant est toujours appuyé sur des cas concrets)