Histoire de l'eugénisme (doc vidéo)

Publié le par jp

  


On parle beaucoup en ce moment de l'utilisation de la génétique dans les pays du Nord. Quelques infos édifiantes dans ce documentaire. 
Hypothèse (qui est celle de Heidegger, voir Heidegger résistant par G.Guest (Héraclite)) : le nazisme ou plutôt de son vrai nom l'hygiénisme racial est le développement incontrôlé d'un phénomène greffé sur l'antisémitisme et qui existait donc avant lui. Le délire nazi était d'avance voué à l'échec, mais la victoire de 1945 n'a pas fait disparaître le phénomène. C'est pourquoi Heidegger demandait après la guerre qu'on ne crie pas victoire trop vite sur ce qu'il appellait le "nihilisme" (ce qui lui a étrangement valu d'être accusé de désirer un renouveau du IIIe Reich, symptôme sans doute du refus manifeste des contemporains de regarder en face ce qui s'est passé il y a seulement 65 ans).



Eugenisme 1/3 V.Klemperer remarquait dans son Journal que par beaucoup d'aspects la propagande nazie rappelle le modernisme américain d'alors ("La langue ne ment pas" - le nazisme par V.Klemperer), et Arendt que les purges dans le parti et son organisation sectaire étaient inspirées de la mafia américaine.


Eugenisme 3/3


L’hygiène raciale : le cas des sourds

article trouvé sur le net (voir source en bas de page)

Les « sourds » dont il est question ici, ce sont d’abord les sourds pré-linguaux, les sourds « congénitaux », ceux dont les nazis voulaient éradiquer les gènes, ceux dont la race et le sang allemands devaient être purifiés, à l’instar des autres « tarés » (affectés d’une tare physique, psychique ou comportementale considérée comme « héréditaire »).

Appliquer la « sélection » au troupeau humain

Avant même l’arrivée d’Hitler au pouvoir, dans nombre de pays occidentaux, les sourds de naissance constituaient déjà une des cibles privilégiées de l’eugénisme (eugenics en anglais), la « science » des « bonnes naissances » (du grec eugénès, bien né). Inventée en 1883 par Francis Galton, cousin et ami de Darwin, l’eugénisme se voulait l’application scientifique du darwinisme et de la génétique à la société humaine. Traditionnellement, on distingue deux formes d’eugénisme ; un eugénisme négatif visant à entraver la prolifération des « inaptes » (les déficients mentaux, physiologiques, etc.), et un eugénisme positif visant à favoriser la reproduction des plus « aptes » (les génétiquement conformes). Mais dans les deux cas, il s’agit en fait d’un seul et même projet de « biologie politique » : améliorer le troupeau humain en le soumettant à une sélection artificielle, basée sur des critères « scientifiques » (la qualité des gènes). L’eugénisme, c’est le projet absurde, mais rationnel, d’une « biologie » appliquée à la résolution des problèmes sociaux et politiques. Interprétés comme des symptômes d’une dégénérescence raciale, la pauvreté, le crime, les maladies, la déviance, doivent faire l’objet d’un traitement médical approprié…

Les premières législations eugénistes apparaissent aux Etats-Unis dès 1907 (Indiana) et en Europe à partir de 1928 (Suisse et Danemark), donc bien avant les premières lois nazies (1933). Ces législations donnent lieu à un véritable activisme « médical » : internements, stérilisations, castrations, avortements forcés, et… premières « euthanasies ». André Pichot, philosophe et historien des sciences, le démontre avec une grande clarté dans son dernier livre : « Hitler n’a strictement rien inventé, il a mis en œuvre, jusqu’à leur aboutissement logique, des processus qui avaient été imaginés par d’autres que lui, bien avant lui. Et il les a étendu aux juifs pour qui ils n’avaient pas été initialement conçus » (La société pure « De Darwin à Hitler », éd. Champ Flammarion, 2000).

Explorer l’histoire des sourds sous le troisième Reich, c’est donc forcément s’interroger sur la place qu’ils occupent dans le programme d’hygiène raciale nazi. Témoins sourds, témoins silencieux constitue une véritable enquête historique. Un montage serré, très dense, combinant interventions de spécialistes, utilisation de documents d’archives et témoignages de sourds, permet de resituer la persécution des sourds par les nazis dans un cadre plus général : la mise en œuvre progressive, de 1933 à 1945, d’un plan d’extermination des « génétiquement inaptes » ; les malades mentaux, les handicapés, les homosexuels, les « dégénérés ». A partir d’un sujet en apparence très étroit, l’extermination des sourds, Stéphane Gatti et Brigitte Lemaine réussissent à interroger ce qui dans la biopolitique nazie ne relève pas de l’antisémitisme mais d’une autre idéologie meurtrière : l’eugénisme, idéologie partagée alors par l’ensemble des pays occidentaux (nous y reviendrons plus loin). On ne peut comprendre le caractère inédit et radical de l’antisémitisme nazi sans le rapporter à la logique eugéniste qui le traverse de part en part, et en fait un phénomène hybride, quelque chose entre la haine millénaire du Juif et le « génétisme » moderne (la discrimination des « génétiquement inaptes »).

Etre sourd au pays des nazis

L’une des qualités majeures de Témoins sourds, témoins silencieux, c’est de réussir à rendre compte de la tragédie singulière des sourds. « Comment témoigner dans une langue qui ne s’écrit pas ? » Comment transmettre la mémoire dans une langue des signes jusque-là interdite ? Quand on est sourd, c’est la possibilité même du témoignage et donc de la mémoire qui est remise en question. Après avoir été rayés de la vie, les sourds ont été effacés de l’histoire par la quasi-impossibilité dans laquelle ils étaient de raconter aux entendants ce qu’ils avaient vécu. « Si les rescapés des camps du meurtre ont eu du mal à être crus, les sourds survivants, ne pouvant témoigner ont été oubliés » (extrait du film). Mais les sourds n’ont-ils pas depuis toujours été relégués dans les ombres et les silences de l’histoire ?…

Si bien des gens dans l’Allemagne hitlérienne avaient du mal à comprendre et à croire ce qui se passait juste sous leur yeux, imaginez alors ce que pouvaient ressentir des sourds ! Par définition, les sourds sont étrangers au monde des « entendants » (dans une certaine mesure bien sûr). Pourquoi, d’un seul coup, les entendants se mettaient-ils à brûler des livres, à pendre des rabbins, à pointer hystériquement le bras droit vers le ciel, à couvrir les façades de croix gammées… ? Un sourd témoigne dans le film : « Puis il y a eu la nuit de cristal. Viens m’as-t-on dit, on va exterminer tous les Juifs, c’est tous des criminels, on va tous les dépecer. Alors, on a jeté des pierres sur les magasins (…) On ne comprenait pas pourquoi les entendants s’acharnaient sur les Juifs. On était sourd… ». Désarroi donc des sourds devant des événements, des procédures, des pratiques dont le sens leur échappait. A la difficulté pour un sourd de se faire comprendre par les entendants, s’ajoute la difficulté symétrique, pour lui, de comprendre ces derniers. Exclu du son, il est souvent par là-même exclu du sens que donnent à leur monde et à leurs actions les entendants. Etre sourd, c’est bien souvent faire l’expérience de l’ab-surdité du monde des entendants. « Que veut dire pour un sourd la venue d’Hitler ? Pour lui, l’information n’est pas évidente. Il n’entend pas les conversations, encore moins la radio. Il comprend mal la langue écrite car il est difficile de saisir les nuances d’une langue qu’on n’entend pas. Quand il reçoit une convocation (pour être stérilisé) quelle est sa première réaction ?… La peur, puis l’incompréhension ? Se faire stériliser c’est quoi ? Pourquoi ? Comment y échapper ? » (extrait du film). Etre sourd au pays des nazis, c’est être dans la position d’un voyageur de passage chez un peuple lointain, dont la langue, les mœurs, les pratiques seraient incompréhensibles ; c’est pouvoir se retrouver, du jour au lendemain, pieds et poings liés, sur une table de sacrifice, livré à des bourreaux en blouses blanches, sans connaître la sentence ni même l’accusation. Dans La colonie pénitentiaire, un de ses récits prémonitoires, Kafka décrivait déjà la forme absurde, parce qu’automatisée, des supplices technologiques (stérilisation, gazage, expérimentations bio-chimiques et chirurgicales…)

La rationalité du « mal »

Le Kampf d’Hitler, c’est d’abord un combat pour la « santé » de la race aryenne, une lutte qui se situe, et c’est là sa nouveauté radicale, sur le plan biologique (« Mein Kampf », Mon combat, manifeste d’Hitler). Le pouvoir nazi s’exprime dans une langue médicale. L’existence de « tribunaux de santé héréditaire » (1700) où siégeaient des médecins, de « certificats de stérilisation », d’une « police de l’hygiène », d’« instituts d’euthanasie », tout cela témoigne de l’emprise exercée par la médecine sur l’appareil d’Etat nazi. Si le Troisième Reich n’était pas un Etat de droit, cela ne veut pas dire pour autant qu’il fonctionnait en dehors de toute légalité. Bien au contraire, c’était une sorte d’Etat médico-légal où tout, y compris les pires atrocités, était soumis à des procédures minutieuses, à des formulaires détaillés, à un méticuleux contrôle juridique, administratif et médical. Il n’y a pas d’Etat totalitaire sans le soutien d’une bureaucratie moderne et efficace, d’une police bien organisée, d’un système d’identification des citoyens fiable, de bases de données médicales, sociales, politiques (indispensables pour le recensement des Juifs, des communistes, des « anormaux ») régulièrement alimentées, de techniques de répression bien rôdées (camps d’internement, placement d’office en hôpital psychiatrique, bagne). « Le fascisme et le stalinisme ont utilisé et étendu les mécanismes déjà présents dans la plupart des autres sociétés. Malgré leur folie interne, ils ont, dans une large mesure, utilisé les idées et les procédés de notre rationalité politique », explique Foucault dans un de ses entretiens (« Le sujet et le pouvoir », in Dits et écrits IV). La « banalité du mal » dont parle Hannah Arendt (cf. Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal, éd. Folio) s’inscrit donc dans une rationalité politique que le nazisme pousse à son paroxysme. Il y a une pathologie propre à nos sociétés technologiques avancées, une sorte de « surproduction de pouvoir que le stalinisme et le fascisme ont sans doute manifestée à l’état nu et monstrueux » (Conférence de Foucault : « La philosophie analytique du pouvoir », Dits et écrits III).

Le Troisième Reich n’a pas détruit les structures juridiques et administratives qui lui préexistaient, il les a juste reconverties à son profit en y injectant sa « biologie raciale ». Jean-Pierre Baud, historien du Droit, caractérise le régime nazi par la mise en place d’un « système parfait de légalité scientifique » où « les juristes étaient conviés à faire fonctionner, en tant que juges (un juriste contre deux médecins) et avocats, des « tribunaux de santé » chargés de prononcer des « condamnations-diagnostics » pour les cas relevant de la stérilisation » (« genèse institutionnelle du génocide » in La Science sous le Troisième Reich). La médecine - sa norme (le partage du normal et du pathologique), son langage, ses experts - était indispensable au bon fonctionnement et à la légitimation de la machine à tuer nazie. Tout était très légal et très sanitaire ! Stérilisations, avortements forcés, gazages, crémations étaient des « procédures » soumises en permanence au contrôle médical.

Calquée sur le modèle de la loi eugéniste californienne de 1909, la première loi nazie traduit bien l’importance de la médecine dans le système politique et idéologique nazi. C’est une véritable ordonnance médicale : « Loi sur la prévention des descendances atteintes de maladies héréditaires ». Elle fut votée le 14 juillet 1933 et mise en application le 1er janvier 1934. En voici le premier article :

« Toute personne, atteinte d’une maladie héréditaire, peut être stérilisée au moyen d’une opération chirurgicale si, d’après les expériences de la science médicale, il y a lieu de croire que les descendants de cette personne seront frappés de maux héréditaires graves, mentaux ou corporels."

[à rapprocher de la liste des personnes stérilisables établie par le tribunal de Chicago en 1922 :

LA LISTE DE CHICAGO

Liste des « personnes socialement inaptes » stérilisables

« Est socialement inapte toute personne qui, par son propre effort, est incapable de façon chronique, par comparaison avec les personnes normales, de demeurer un membre utile de la société. (…) Les classes sociales d’inaptes sont les suivantes : 1) les débiles mentaux ; 2) les fous ; 3) les criminels (y compris les délinquants et dévoyés) ; 4) les épileptiques ; 5) les ivrognes ; 6) les malades (tuberculeux, syphilitiques, lépreux, et autres atteints de maladies chroniques…) ; 7) les aveugles ; 8) les sourds ; 9) les difformes ; 10) les individus à charge (y compris les orphelins, les bons à rien, les gens sans domicile et les indigents). » (Rapport du laboratoire psychopathique du Tribunal municipal de Chicago, 1922, cité par A. Pichot in La société pure, p. 215)]

Est considérée comme atteinte d’une maladie héréditaire grave toute personne qui souffre des maladies suivantes :

Débilité mentale congénitale ; schizophrénie ; folie circulaire ; épilepsie héréditaire ; danse de Saint-Guy héréditaire ; cécité héréditaire ; surdité héréditaire ; malformations corporelles graves et héréditaires. Peut être aussi stérilisée toute personne sujette à des crises graves d’alcoolisme ».

La stérilisation, un principe d’hygiène raciale

A la lecture de cette loi, on pourrait croire que la stérilisation se réduit à un banal acte thérapeutique… Dans Témoins sourds, témoins silencieux, Horst Biesold, un spécialiste de l’histoire des sourds, rappelle que « toutes les victimes de stérilisation sont passées par la mort psychique ». Stériliser, c’est un euphémisme médical qui recouvre un acte criminel, c’est une castration sophistiquée, une éviscération soft ! Elle aura beau être réalisée sous anesthésie, avec des instruments aseptisés, par des hommes portant des blouses blanches et des gants de latex, une mutilation restera toujours une mutilation. La violence chirurgicale de la stérilisation compromet de manière irréversible l’intégrité physique d’une personne. Les séquelles psychologiques et organiques sont considérables. Pour les hommes, les médecins SS procédaient à une vasectomie (ligature des canaux déférents), pour les femmes, ils amputaient l’intégralité de l’utérus. Ces opérations chirurgicales, qui entraînaient parfois la mort, étaient réalisées aussi sur des enfants. Dans le documentaire, une sourde explique comment elle a été contrainte avec son frère et sa sœur, alors qu’ils n’étaient encore que des enfants (entre 8 et 12 ans), à être stérilisés. Dans les instituts pour sourds, des professeurs livraient aux hôpitaux des classes entières à stériliser. A chaque fois que Horst Biesold se rendait pour faire des recherches dans ces instituts, comme par magie, leurs archives disparaissaient.

La difficulté qu’on a à reconstituer l’histoire des sourds sous Hitler n’est donc pas liée au seul défaut de parole de ces derniers. Il y a aussi le silence délibéré d’institutions qui ont souvent fait disparaître tout ce qui pouvait les compromettre, tout ce qui pouvait révéler leur implication dans la persécution de ceux qu’elles étaient sensées protéger. Si on sait qu’un tiers des adultes sourds ont été stérilisés sous les nazis, on ne dispose pas d’estimations fiables pour les enfants… Pour l’ensemble des personnes dites malades mentales, handicapés, déviantes etc., c’est plus de 400 000 stérilisations qui ont été opérées. Il faut savoir que dans les hôpitaux psychiatriques, des sourds étaient souvent internés du seul fait qu’ils étaient muets (ce n’est pas propre à l’Allemagne) ; ils étaient jugés « idiots » (en anglais Dumb signifie à la fois muet et stupide). Le terme de malade mental avait une acception très large, ce qui fausse les estimations aussi bien pour les sourds que pour les dits « malades mentaux ».

En tant que concept et pratique hygiénique par excellence, la stérilisation joue un rôle clé dans l’eugénisme nazi : la Rassenhygiene (hygiène raciale). Stériliser cela peut signifier deux chose : 1) Supprimer la capacité de procréer, rendre infécond. 2) Aseptiser, désinfecter, purifier par la destruction des toxines et microbes. L’eugénisme opère la synthèse parfaite de ces deux significations. Comment ? Par le renversement du principe même de l’hygiène moderne. Fondée sur la micro-biologie de Pasteur, celle-ci vise à prévenir les maladies par l’action sur le milieu de vie (assainissement des lieux, pasteurisation des produits, stérilisation des objets). Avec l’eugénisme, ce n’est plus le milieu (extérieur) dans lequel évolue l’organisme qu’il s’agit d’assainir, de purifier, mais l’organisme lui-même (l’intérieur) et au-delà de lui-même la race, l’hérédité, le sang qui coule à travers tous les organismes individuels d’un même Volk (Peuple). Pour un médecin nazi, stériliser c’est certes détruire la capacité de reproduction d’une personne jugée « génétiquement inférieure », mais c’est surtout prévenir une descendance « dégénérée », et donc stopper une infection qui menace la pureté du sang aryen. L’eugénisme, ce magma de théories délirantes (essentiellement anglo-saxones) sur l’hérédité génétique, permet de donner bonne conscience au médecin : « Je ne stérilise pas un individu, se dit-il, je soigne le peuple allemand ! ».

Tuer pour soigner

Faire de l’hygiène raciale un programme politique, c’est faire de la santé du Volk (peuple) l’objectif ultime du gouvernement des hommes (hygiène vient du grec hugieinon, santé). L’ennemi du peuple allemand n’est donc ni un ennemi politique, ni même un peuple mais la « maladie ». Dans l’idéologie nazie, le Juif c’est la figure, le phantasme, l’incarnation du mal biologique. La lutte ne peut donc être qu’une lutte à mort, celle d’un organisme sain contre les virus et infections qui le menacent. Il y a un rapport nécessaire entre hygiène raciale et extermination, santé des Aryens et « euthanasie » des « dégénérés » : on ne négocie pas avec une tumeur, on l’élimine… La logique purificatrice du programme nazi de stérilisation contient déjà en germe le génocide. En effet, dans l’extermination il s’agit toujours d’empêcher la reproduction des « sous-hommes », mais cette fois-ci en retranchant la vie elle-même et non plus seulement la faculté de se reproduire. « Dans l’esprit des nazis, le génocide des Juifs et des Tziganes était indissociable de la stérilisation et de l’« euthanasie » des « dégénérés » ; il s’inscrivait dans un ensemble de mesures sanitaires destinées à préserver la race » (« Genèse institutionnelle du génocide », J-P. Baud in La science sous le troisième Reich, éd. Seuil). L’hygiène raciale nazie va plus loin que l’eugénisme classique, elle ne se contente pas d’inverser le principe de l’hygiène en l’appliquant à l’hérédité, elle renverse le principe même de la médecine. Désormais, il faudra tuer pour soigner, tuer pour vivre… Dans le documentaire de Brigitte Lemaine, Yves Ternon (spécialiste de la médecine nazie) l’explique clairement : « L’inversion morale des médecins nazis et surtout des médecins SS était telle qu’ils tuaient en s’imaginant soigner la race allemande, le peuple allemand, le sang allemand ! ». Ce que confirment les propos du docteur Klein, un médecin SS qui supervisait des exécutions massives : « Mon serment d’Hippocrate me dit de faire l’ablation d’un appendice gangréneux d’un corps humain. Les Juifs sont l’appendice gangréneux de l’humanité. C’est pourquoi j’en fais l’ablation » (« genèse institutionnelle du génocide » in La Science sous le Troisième Reich, J-P Baud).

C’est en octobre 1939, que s’opéra le passage de la stérilisation à l’extermination des « malades mentaux ». Hitler signa le décret secret suivant : « Le Reichleiter (directeur) Buller et le docteur Brandt sont chargés d’étendre les attributions de certains médecins, à désigner nominativement, en vue d’accorder une mort de grâce (Gnadentod) à des malades qui dans les limites du jugement humain et sur la base d’un examen critique de leur maladie doivent être considérés comme incurables. » Dans le film de B. Lemaine, Claire Ambroselli rapporte l’origine de ce décret à un livre que lut attentivement Hitler alors qu’il était en prison, en 1923 : Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens [La libéralisation de l’extermination des vies indignes d’être vécues], un ouvrage écrit en 1920 par un juriste, Karl Binding, et un psychiatre, Alfred Hoche. On y lit par exemple qu’« un médecin doit avoir le droit d'utiliser l'euthanasie sur toute personne inconsciente et sans conséquences légales » ; qu’« il existe des individus qui sont sans aucune valeur pour la société. Parmi ceux-ci on peut classer les pensionnaires des établissements pour idiots (les asiles) qui sont non seulement sans valeur mais d'une valeur absolument négative » ; que « les idiots incurables qui ne peuvent donner leur accord ni pour survivre ni pour être tués devraient être tués ». Les nazis exauceront les vœux de ces eugénistes au-delà de toute espérance…

L’opération secrète d’élimination des « inaptes » fut baptisée Aktion T4 parce que son quartier général se situait au numéro 4 de la Tiergartenstrasse (rue), à Berlin. Témoins sourds, Témoins silencieux l’analyse en détail. Pour plus de confidentialité, la responsabilité du programme T4 était répartie entre trois entités séparées : le Reichsarbeitsgemeinschaft Heil und Pflegeanstalten, le groupe de travail du Reich sur les sanatoriums et les nurseries, qui avait pour objectif le recensement des patients à éliminer. La Gekrat (Gemeinnützige Krankentransporte), une société de droit privé chargé du transport, discret, des patients vers les centres de gazage. Enfin, le Gemeinnützige Stiftung für Anstaltspflege qui assurait dans les instituts d’ « euthanasie » la construction des chambres à gaz, des fours crématoires, la formation des personnels et la gestion financière du programme T4.

« Euthanazie » : la préparation d’Auschwitz

Il y aura en tout six centres de mise à mort, chacun désigné par une lettre. A pour Grafeneck, B et Be pour Brandenburg/Bernburg, C pour Schloss Hartheim, D pour Sonnenstein et E pour Hadamar. C’est dans ces lieux dénommés pudiquement instituts d’« euthanasie » (euthanasia : mort douce en grec) que seront mises au point par les médecins SS les premières chambres à gaz et fours crématoires. Initialement prévue pour les seuls malades dits « incurables », la mise à mort (pas douce du tout !) fut étendue « aux vieillards séniles, aux alcooliques, aux impotents, aux grabataires et aux « asociaux » divers (indigents, vagabonds, prostituées, et autres) » (La société pure, Pichot). Bien sûr, les malades juifs étaient systématiquement éliminés.

Témoins sourds, témoins silencieux insiste à plusieurs reprises, et avec raison, sur la responsabilité énorme des médecins dans l’industrie de la mort nazie : « C’est évident que concevoir dans une institution médicale une chambre à gaz, c’est la première phase d’un crime contre l’humanité qui était déjà réalisé par les médecins ! » (Claire Ambroselli). Les médecins n’étaient pas de simples fonctionnaires se contentant d’exécuter les directives ; ils prenaient des initiatives, élaboraient des hypothèses et des dispositifs, et les expérimentaient sur les cobayes humains qui leur étaient confiés. Il y avait une véritable concurrence entre eux, c’était à qui découvrirait le moyen de stérilisation, d’avortement ou d’élimination le plus efficace et le plus économique.

L’opération T4, ce n’est pas un programme d’« euthanasie » mais la première extermination de masse hitlérienne. Elle a débuté en effet bien avant le lancement, en 1942, de la « solution finale » (l’élimination totale des Juifs et des Tziganes). Selon le rapport rédigé en décembre 1941 par le docteur Theo Lang, sur la seule période allant de janvier 1940 à août 1941, 200 000 « malades mentaux » ont été exterminés, à quoi il fallait ajouter au moins 75 000 vieillards (ces chiffres ont été retenus par le tribunal militaire international de Nuremberg cf. La société pure, Pichot, p. 267). Le rapport du Dr. Lang révèle à quel point les nazis avaient une conception large de la « maladie mentale » : « La façon de procéder suivante est utilisée avec les vieilles gens encore en parfaite santé et vivant chez eux ; un dirigeant politique les convoque, puis un médecin, généralement SS, établit que ces vieilles gens sont mentalement déficientes. Il suggère de les mettre en tutelle et de les envoyer à un établissement ; de là, ces vieilles gens sont envoyées aux chambres à gaz » (extrait de La société pure). Officiellement supprimée le 24 août 1941, sous la pression de l’Eglise catholique et de l’opinion publique, le programme d’extermination des « malades mentaux » se poursuivit sous un autre nom, « Aktion 14f13 » (numéro d'un formulaire administratif) et sous d’autres formes : « gazage dans des installations mobiles, injection de diverses substances toxiques ou privation de nourriture jusqu’à la mort (notamment pour les enfants) » (La société pure).

Témoins sourds, témoins silencieux se conclut en soulignant la continuité qui existe entre l’opération T4 et la « solution finale » : « ces médecins qui avaient terminé leur travail à Hadamar (institut d’euthanasie), ils avaient tué tous les handicapés ou soi-disant handicapés, ces médecins ont été mutés à Auschwitz. Là, il pouvaient continuer leurs expériences et le gazage des gens : les Juifs. Voilà la continuité de la loi de prévention des maladies héréditaires aux rampes d’Auschwitz… » (intervention de Horst Biesold).

Pour une « dé-eugénisation » de nos démocraties

Si on parle souvent de la nécessité d’une « dénazification » de l’Allemagne et de l’Autriche, on n’envisage jamais par contre la nécessité d’une « dé-eugénisation » de nos démocraties. Un tabou pèse encore sur l’histoire de l’eugénisme dont l’importance est systématiquement occultée par la plupart des historiens. Trop de personnalités (des scientifiques et intellectuels de premier plan), trop d’institutions (des hôpitaux, des firmes bio-chimiques, des fondations), trop de pays sont impliqués dans ce qui fut, à un moment donné, considéré comme la solution pratique idéale pour régler définitivement les problèmes sociaux. Trop d’intérêts sont en jeu, ceux de la génétique moléculaire et de ses puissants alliés (le lobby médical et les firmes biotechnologiques)…

Pourtant, il est urgent de mettre au jour cette part refoulée de notre passé.. Récemment encore, dans certaines de nos démocraties les plus progressistes, on stérilisait et internait à grande échelle les « faibles d’esprits », les « asociaux ». « Au mois de mai 1999, le Parlement suédois décidait d’indemniser les victimes de la politique de stérilisation forcée dans ce pays entre 1934 et… 1975 » (Laurence Jourdan, Eugénisme en Europe dans l’entre-deux-guerres, Le Monde diplomatique, octobre 1999). Une commission d’enquête parlementaire a établi qu’environ 63 000 personnes y ont été stérilisées, dont 90% de femmes ! Les trois-quarts des stérilisations eurent lieu après 1945 ! Pour justifier cette pratique, l’Etat suédois invoqua la nécessité d’une « sélection sociale » et le bénéfice d’une réduction des frais d’aide sociale.

Le cas de la Suède (il y a aussi celui de la Norvège, des Etats-Unis, de la Suisse où, selon un rapport d’une école d’infirmières zurichoise, on a stérilisé des femmes jusqu’en 1987 !) est particulièrement révélateur, il montre comment la logique criminelle de l’eugénisme peut fonctionner en dehors de toute référence à l’anti-sémitisme ou à une forme quelconque de racisme « ethnique ». Ce qui lui est essentiel c’est le phantasme d’une « société pure », c’est la volonté de purifier la société de tout ce qui est indésirable, que ce soit sur le plan biologique (maladies héréditaires ou supposées telles), sur le plan psychologique (maladies mentales, déficiences intellectuelles…) ou sur le plan social (alcoolisme, délinquance, « nomadisme »…). L’exemple de la Suède le montre à merveille, l’eugénisme c’est la superposition de deux logiques : une logique « biologique » d’amélioration du « patrimoine génétique », et une logique économique d’« élimination des vies inutiles, de ceux qui coûtent cher à la société et n’apportent rien » (extrait de Témoins sourds…).

L’« euthanasie du fœtus »

17 novembre 2000 : le jeune Nicolas Perruche, un garçon gravement handicapé, en raison d’une rubéole maternelle non diagnostiquée à temps, a obtenu de la justice le droit d’être indemnisé du fait du préjudice de sa naissance. Bref, Nicolas a été indemnisé du fait de n’être pas mort, du fait de ne pas avoir été avorté. 28 novembre 2001 : la jurisprudence Perruche est confirmée par la Cour de cassation pour le cas de Lionel, un enfant atteint d’une trisomie 21 non détectée durant la grossesse et qui donc n’a pu être avorté. Une indemnisation lui a donc été accordée en réparation du préjudice que constitue sa naissance. La reconnaissance de cette sorte de « droit à ne pas naître » n’est pas sans rappeler le « droit à la mort » des eugénistes, la Gnadentod des nazis (la « mort de grâce » accordée à des handicapés qui ne l’avaient pas demandé.) Comme le souligne André Pichot dans La société pure, l’eugénisme contemporain se fonde « sur les possibilités de dépistage prénatal des maladies héréditaires, dépistage éventuellement suivi d’un avortement. (…) on parle parfois, dans le cas du dépistage suivi d’un avortement, d’« euthanasie du fœtus ». (…) ces nouvelles mesures correspondent tout à fait à la définition et au projet eugénistes (assurer la production d’êtres « bien nés ») ».

Et c’est ce qu’exprime très précisément le généticien contemporain Francis Crick, prix Nobel, avec J. Watson, pour sa découverte de la structure de l’ADN : « Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d’avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique. S’il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie » (cité par P. Thuillier, « La tentation de l’eugénisme », La recherche n°155, 1984). En cela d’ailleurs, il ne fait preuve d’aucune originalité puisque le psychiatre Alfred Plötz, fondateur en 1905 de la société allemande d’hygiène raciale, écrivait déjà en 1895 : « S'il arrivait que le nouveau né fût un enfant faible et d'espèce médiocre, une mort douce (euthanasia) lui sera procurée par le conseil médical, qui décide des papiers d'identité des citoyens de la société ; disons avec une légère dose de morphine. » Avec la prolifération des tests prénataux, des « kits » de diagnostic génétique - tous brevetés et lucratifs –, se profile une dérive possible vers un « eugénisme consumériste » : sous prétexte d’offrir aux parents une plus grande liberté de choix, on les incitera en fait à sélectionner les « génétiquement conformes ». Les associations d’handicapés l’ont compris, la traque au fœtus « génétiquement inapte » réduit sans cesse la perception que nous avons de la normalité et aggrave par là-même le rejet de tous les handicapés.

Dénètem

• Vous pouvez commander Témoins sourds, témoins silencieux à CNRS Diffusion : 1, place Aristide Briand 92195 Meudon Cedex. Tél. : 01.45.07.56.86. Courriel : fotofilmecrit@aol.com
Publié en août 2001.

source : http://www.interdits.net/2001dec/surdite2.htm

Publié dans Histoire

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Roland 18/09/2007 23:40

Toutes ces choses ne sont pas assez connues. Et cette problématique, que dans la lignée de Zygmund Bauman, entre autres, je considère centrale dans le problème du nazisme et de la modernité actuelle est absolument à creuser. La prise de conscience ne s'est pas encore faite, et tant que ce ne sera paas le cas on peut beaucoup craindre pour l'avenir des valeurs et de la Civilisation.Ce film est un document à diffuser, pour essayer d'y contribuer je me suis dépéché d'en mettre un lien dans mon blog !l'avenir a besoin de l'action de milliers de petites fourmies de bonne volonté, comme le personnage de Julio Baghy, Miĥaelo Mihok http://gxangalo.com/modules/weblog/details.php?blog_id=27