L'antisémitisme, insulte au sens commun (Arendt)

Publié le par jp

 


H.Arendt raconte la genèse et l'apparition brusque et imprévisible de l'idéologie la plus absurde du XXe siècle, "ce mélange étrange de demi-vérités et de superstitions délirantes qui apparut en Europe après 1914 et devint l’idéologie de tous les éléments frustrés et aigris" :


           Idéologie laïque du XIXe siècle, qui n’apparaît sous ce nom qu’après les années 1870, bien que l’on connût ses arguments auparavant, l’antisémitisme n’est à l’évidence pas la même chose que la haine des Juifs d’origine religieuse, inspirée quant à elle par l’hostilité réciproque entre deux croyances antagonistes. On peut même se demander jusqu’à quel point l’antisémitisme tire son argumentation et son pouvoir de séduction de cette haine des Juifs d’origine religieuse.* (...)  Alors que tout au long du XIXe siècle, les sentiments antijuifs étaient très largement répandus dans les classes cultivées d’Europe, l’antisémitisme en tant qu’idéologie resta, à de rares exceptions près, l’apanage d’excentriques en général et de quelques fous en particulier. [Extraits de la préface à Sur l'antisémitisme]
   

L’antisémitisme, insulte au sens commun

 

Nombreux sont ceux qui pensent encore que c’est par accident que l’idéologie nazie s’est cristallisée autour de l’antisémitisme et que la politique nazie s’est fixée pour but, délibérément et implacablement, la persécution puis l’extermination des Juifs. Seuls  l’horreur de la catastrophe finale, et plus encore le sort des survivants, déracinés et sans patrie, ont donné à la « question juive »la place essentielle qu’elle a occupé dans nos vies quotidiennes. Ce que les nazis eux-mêmes revendiquaient comme leur découverte majeure – à savoir le rôle du Juif dans la politique mondiale -, et leur but principal – la persécution des Juifs dans le monde entier -, l’opinion publique l’a considéré comme un moyen pour gagner les masses, ou un intéressant artifice démagogique.

Il est facile de comprendre pourquoi on n’est pas parvenu à prendre au sérieux ce que les nazis eux-mêmes proclamaient. C’est l’un des faits les plus irritants et les plus déconcertants de l’histoire contemporaine que, parmi tous les grands problèmes politiques restés sans solution à notre époque, ce soit le problème juif, apparemment limité et de peu d’importance, qui ait eu l’honneur douteux de déclencher la machine infernale. Une telle disproportion entre la cause et l’effet offense le sens commun. Confrontés aux faits, toutes les interprétations semblent avoir été improvisées à la hâte et de manière hasardeuse, pour donner à tout prix un problème qui menace si gravement notre sens de la mesure et notre désir d’être sain d’esprit.

           Une de ces interprétations hâtives a été d’identifier l’antisémitisme avec un nationalisme latent et avec ses manifestations, qui se sont traduites par des explosions de xénophobie. Les faits montrent malheureusement que l’antisémitisme moderne prit de l’ampleur à mesure que le nationalisme traditionnel déclinait ; son apogée coïncida exactement avec l’effondrement du système européen des Etats-nations et la rupture de l’équilibre précaire des puissances qui en résultait.

On a déjà noté que les nazis n’étaient pas simplement des nationalistes. Leur propagande nationaliste était destinée à leurs compagnons de route, et non pas aux adhérents convaincus ; à ceux-ci, le parti rappelait sans cesse sa conception logiquement supranationale de la politique. Le « nationalisme » nazi a plus d’un aspect en commun avec la propagande nationaliste en Union soviétique, qui ne sert aussi qu’à nourrir les préjugés des masses. Les nazis éprouvèrent un préjugé authentique, et qui ne se démentit jamais, pour l’étroitesse du nationalisme et le provincialisme de l’Etat-nation ; ils répétèrent sans cesse que leur « mouvement », de dimension internationale comme le mouvement bolchevique, était pour eux plus important qu’un Etat, quel qu’il soit, nécessairement lié à un territoire donné. Outre les nazis eux-mêmes, cinquante ans d’histoire de l’antisémitisme témoignent contre l’identification de l’antisémitisme avec le nationalisme. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, les premiers partis antisémites furent aussi les premiers à nouer entre eux des relations internationales. Dès ce début, ils tinrent des congrès internationaux et se soucièrent de coordonner leurs activités au niveau international ou tout au moins européen. (…) 
(ibid. Point-Seuil p.18)
 

          Les dernières années de la république de Weimar montrent combien les Juifs avaient confiance en l’Etat, et quelle était leur profonde ignorance de la situation réelle de l’Europe. Poussés par une appréhension justifiée concernant leur sort à venir, ils s’essayèrent pour une fois à la politique. Avec l’aide de quelques non-Juifs, ils fondèrent un parti de classes moyennes qu’ils appelèrent « parti de l’Etat » (Staatspartei), ce qui était déjà une contradiction dans les termes. Ils étaient si naïvement convaincus que leur « parti », qui était censé les représenter dans les luttes politiques et sociales, devait se confondre avec l’Etat lui-même, qu’ils ne se posèrent même pas la question des relations entre le parti et l’Etat. Si quelqu’un s’était soucié de prendre au sérieux ce parti de messieurs respectables et inquiets, il aurait pu uniquement en conclure que le loyalisme à tout prix n’était qu’une façade dissimulant des forces sinistres et une conjuration visant  à s’emparer de l’Etat.

           De même qu’ils n’avaient nullement conscience de la tension croissante entre l’Etat et la société, les Juifs furent les derniers à se rendre compte que les circonstances les avaient placés au centre du conflit. C’est pourquoi ils ne surent jamais donner son vrai sens à l’antisémitisme ou, plus exactement, ne sentirent jamais le moment où la discrimination sociale se transforma en argument politique. Depuis plus de cent ans, l’antisémitisme s’était lentement et progressivement infiltré dans presque toutes les couches sociales d’Europe, jusqu’au jour où il devint brusquement la seule question susceptible de créer une quasi-unanimité dans l’opinion. La loi de ce processus était simple : chaque classe de la société qui, à un moment ou à un autre, entrait en conflit avec l’Etat en tant que tel devenait antisémite parce que les Juifs étaient le seul groupe social qui semblât représenter l’Etat. 
(p.55)

          La première flambée d'antisémitisme eut lieu en Prusse immédiatement après la défaite devant les armées napoléoniennes, en 1807. (...) En Prusse, à la différence de l'Autriche et de la France, cet antisémitisme radical fut aussi bref et sans conséquence que l'antisémitisme de la noblesse qui l'avait précédé. Les radicaux se trouvèrent de plus en plus absorbés par le libéralisme des classes moyennes en plein essor économique, qui devait vingt ans plus tard réclamer, partout en Allemagne, dans ses programmes, l’émancipation des Juifs et la réalisation de l’égalité politique. Il en demeura cependant  une certaine tradition théorique, voire littéraire, dont on sent encore l’influence dans les célèbres écrits antijuifs du jeune Marx, si souvent et si injustement taxés d’antisémitisme. Si le Juif Karl Marx pouvait s’exprimer de la même façon que ces extrémistes antijuifs, c’est que, réellement, cette sorte d’argumentation antijuive avait vraiment bien peu à voir avec un véritable antisémitisme. Marx, en tant que Juif, était aussi peu gêné par ces arguments contre « les Juifs » que, par exemple, Nietzsche par ses propres attaques contre l’Allemagne. Il est vrai que Marx ne traita plus jamais ensuite de la question juive et n’émit même plus d’opinion à ce sujet ; mais rien ne laisse supposé qu’il ait jamais changé fondamentalement sa conception initiale. Il se préoccupait exclusivement de la lutte des classes, phénomène intérieur à la société, et des problèmes de la production capitaliste à laquelle les Juifs ne prenaient aucune part, ni comme acheteurs ni comme vendeurs de force de travail. 
(p.71)

          Vingt ans seulement ont séparé le déclin temporaire des mouvements antisémites du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. On a très justement décrit cette période comme « l’âge d’or de la sécurité » (le terme est de S.Zweig, Le monde d’hier. Souvenirs d’un Européen 1948 p.17) (…) Les Juifs furent encore plus trompés que tout autre élément des populations européennes par les apparences de l’âge d’or de la sécurité. L’antisémitisme semblait appartenir au passé. Plus les gouvernements perdaient de pouvoir et de prestige, moins on prêtait d’attention aux Juifs. (…)

          Les fils des riches hommes d’affaire et, dans une moindre mesure, ceux des banquiers abandonnèrent la carrière de leurs pères pour des professions libérales ou pour des activités purement intellectuelles auxquelles ils n’auraient pu se livrer quelques générations auparavant. Ce que l’Etat-nation avait tant redouté par le passé – la formation d’une intelligentsia juive – progressait maintenant à pas de géant. L’entrée en masse des Juifs de familles aisées dans la sphère culturelle fut particulièrement remarquable en Allemagne et en Autriche, où une grande partie des institutions culturelles – la presse, l’édition, la musique et le théâtre – devinrent des entreprises juives.
           Ce phénomène, rendu possible à l'origine par le penchant et le respect traditonnel des Juifs pour les activités intellectuelles, conduisit à une véritable rupture avec la tradition, à l'assimilation et à l'intégration nationale, dans le monde intellectuel, de couches importantes de la population juive d'Europe occidentale et centrale. (…)

           Depuis vingt ans, l'affaiblissement des facteurs politiques avait créé une situation dans laquelle la réalité et l'apparence, la réalité politique et la représentation théâtrale pouvaient aisément se parodier tour à tour. Le même phénomène permettait maintenant aux Juifs d'être les représentants de cette société internationale aux contours flous, dans laquelle les préjugés nationaux ne semblaient plus avoir cours. Paradoxalement, cette société semblait la seule qui reconnût l'intégration nationale et l'assimilation de ses Juifs; il était bien plus facile pour un Juif autrichien d'être accepté comme Autrichien en France qu'en Autriche. Cette fausse citoyenneté du monde de toute une génération, cette nationalité fictive dont ils se réclamaient dès qu'était mentionnée leur origine juive annonçait déjà ces passeports qui, plus tard, allaient permettre à leur titulaire de séjourner n'importe où, excepté dans le pays d'émission.

           Par leur nature même, ces circonstances ne pouvaient qu'attirer l'attention sur les Juifs, au moment même où leurs  activités, leur satisfaction et leur réussite dans le monde des apparences prouvaient qu'en tant que groupe ils ne désiraient ni l'argent ni le pouvoir. Les hommes d'Etat et les journalistes sérieux ne s'étaient jamais si peu souciés de la question juive depuis l'émancipation ; l’antisémitisme avait pratiquement disparu de la scène politique, du moins publiquement ; et voici que les Juifs devenaient le symbole de la société en tant que telle, en même temps que des objets de haine pour tous ceux que la société rejetait. L’antisémitisme avait perdu les bases sur lesquelles il s’était développé à l’origine au cours du XIXe siècle. Les charlatans et les illuminés étaient libres de le reprendre, de l’élaborer à nouveau pour en faire ce mélange étrange de demi-vérités et de superstitions délirantes qui apparut en Europe après 1914 et devint l’idéologie de tous les éléments frustrés et aigris.

          Comme la question juive, sous son aspect social, devint un catalyseur de l’agitation sociale, jusqu’à ce qu’un société désintégrée finisse par se rassembler à nouveau idéologiquement, autour de l’idée d’un massacre des Juifs, il est nécessaire d’esquisser quelques-uns des traits essentiels de l’histoire sociale des Juifs émancipés dans la société bourgeoise du siècle dernier. 
(p.147)


       * L’idée d’une succession ininterrompue de persécutions, d’expulsions et de massacres depuis la fin de l’Empire romain jusqu’au Moyen Age, à l’époque moderne et jusqu’à aujourd’hui, souvent enjolivée par cette autre idée que l’antisémitisme moderne n’est qu’une version laïcisée de superstitions populaires médiévales, n’est pas moins fallacieuse, encore que moins pernicieuse, bien entendu, que l’idée antisémite qui lui correspond : celle d’une société secrète juive qui aurait gouverné – ou aspiré à gouverner – le monde depuis l’Antiquité. 
           Historiquement, le fossé entre la fin du Moyen-âge et les temps modernes est encore plus profond qu’entre l’Antiquité romaine et le Moyen-Âge, ou encore entre les haut moyen Âge et les circonstances occasionnées par les premières croisades, bien qu’ils soit souvent considéré comme le moment critique le plus important de l’histoire juive de la diaspora. Ce hiatus dura en effet près de deux siècles, du XVe à la fin du XVIe siècle. Pendant tout ce temps, les relations entre Juifs et non-Juifs se maintinrent au plus bas, les Juifs témoignant la plus grande « indifférence aux conditions et aux événements du monde extérieur », tandis que le Judaïsme devenait « plus que jamais un système clos de pensée ». C’est alors que, sans aucune intervention extérieure, les Juifs commencèrent à penser que « ce qui séparait les Juifs des nations n’était fondamentalement pas une divergence en matière de croyance et de foi, mais une différence de nature profonde », et que l’ancienne dichotomie entre Juifs et non-Juifs était « plus probablement d’origine raciale que doctrinale » (citations extraites de Jacob Katz, Exclusion et tolérance. Chrétiens et Juifs du Moyen Âge à l'ère des Lumières, 1962, étude absolument originale et du plus haut niveau, qui aurait dû détruire « quelques idées chères aux Juifs contemporains », comme l’annonce la couverture. Katz appartient à la jeune génération d’historiens juifs dont beaucoup enseignent à Jérusalem. Avec eux, c’en est bien fini de l’« histoire lacrymale » des Juifs). (…) L’historiographie « s’est jusqu’à présent occupée bien davantage de la dissociation des chrétiens d’avec les Juifs que du processus inverse » (Katz, ibid.p.7), masquant le fait autrement plus important que la dissociation des Juifs d’avec les non-Juifs, et plus particulièrement d’avec les chrétiens, a pesé plus lourd dans l’histoire juive que l’inverse. 
[Extrait de la préface]



voir aussi :
L'antisémitisme en France selon Arendt  
Le protocole de la Conférence de Wannsee
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Heidegger, Céline, Kantorowicz... - Les intellectuels et le nazisme (2)  
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Hitler vu par ses contemporains : article du site d'histoire "Hérodote".

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Publié dans Le "cas Heidegger".

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