Heidegger contre le racisme par F.Fédier

Publié le par jp

 

 

Fumée sans feu ?

 juillet 2001



Je me rappelle l’air songeur de Jean Beaufret racontant une soirée, vers 1934, où il avait entendu le fils du Capitaine Dreyfus faire, à une question certes embarrassante (le “conseiller Prince”, qui avait eu à connaître de l’affaire Stavisky, s’était-il suicidé ou bien avait-il été assassiné ?), la surprenante réponse : «Il n’y a pas de fumée sans feu.» Le fils d’un homme qui est devenu le symbole de l’innocent injustement condamné grâce aux basses-œuvres d’un groupe de faussaires et de calomniateurs; ce fils qui aurait dû avoir appris pour le restant de ses jours qu’il est possible de répandre des fables dans le but de tromper, Jean Beaufret ne l’avait pas oublié, et il s’est étonné jusqu’à la fin de sa vie de cette prodigieuse inconséquence.

Pour le 25ème anniversaire de la mort de Martin Heidegger, l’hebdomadaire “Die Zeit”, de Hambourg, n’a pas hésité à publier, dans son numéro 22 du 23 mai 2001, un ar­ticle qui répand de telles fumées (qui n’ont pas manqué d’être reprises et amplifiées dans plusieurs organes de presse européens – “Libération”, puis “Le Monde”, à Paris, le “Corriere della Sera”, à Milan).

L’auteur de l’article entend montrer que Heidegger, pendant qu’il était recteur, se serait prononcé sans équivoque en faveur du racisme nazi.

Première “preuve”, une lettre, ainsi présentée (je traduis le texte de l’article) :

«Encore en avril 1934, il [Heidegger] écrit à Karlsruhe, en sa qualité de Recteur de l’Université de Fribourg, à “Monsieur le Ministre du culte, de l’éducation et de la justice” que “depuis des mois” il cherche pour “l’enseignement de l’hygiène raciale” une “personnalité compétente”, “dans le but de proposer au ministère [une fois cette per­sonnalité recrutée] la création d’une chaire pour un chargé de cours en science des races et en génétique.»

Dans cette présentation, la lettre peut en effet être interprétée dans le sens où l’on veut qu’elle soit lue. Mais, avant même de demander si cette présentation est honnête, je dois, pour être parfaitement clair, demander si, aujourd’hui, on a encore le droit de se poser une autre question, préalable celle-ci, à savoir : s’agissant de Heidegger, est-il juste de partir du postulat que cet homme se soit irrémédiablement compromis avec le na­zisme ? Cette question, je ne me lasserai pas, comme disait Voltaire, de la répéter jus­qu’à ce que soit compris tout ce qu’elle implique.

Revenons à la “preuve”. L’auteur de l’article a omis de faire référence au début de la lettre. Qu’y apprenons-nous ? Que Heidegger écrit au Ministre pour demander que ne soit pas prorogée, pour le Professeur Nissle, la charge que ce dernier avait assumée pro­visoirement d’enseigner l’hygiène raciale.

Pourquoi ne pas citer ce début de lettre ? La réponse est simple : ce début obligerait à se poser quelques questions. Or c’est justement cela qu’il s’agit d’interdire par avance. L’information qui doit “passer”, c’est que Heidegger est démasqué. Il n’y a rien d’autre à voir. Circulez !

Qui était le Professeur Nissle ? Un hygiéniste et bactériologue, spécialiste des pro­cessus pathogéniques, auquel avait été attribué en outre l’enseignement de l’hygiène raciale. Cette dénomination, aujourd’hui encore, désigne en Allemagne ce qui, depuis le Congrès fondateur réuni à Londres en 1912, porte le nom de “science eugénique” (en domaine anglo-saxon “eugenics”). Le professeur Nissle, n’étant pas spécialiste en eugé­nique, avait demandé à ne plus être chargé de cet enseignement, ce qui lui avait été accordé.

Les “intellectuels” nazis donnaient à l’eugénique une importance idéologique déci­sive, la chargeant de fournir l’assise “scientifique” de la politique raciale du parti.   Dans l’Allemagne d’Hitler par conséquent la science eugénique, devenue “eugénisme” pro­prement dit, jouait le même rôle d’endoctrinement qu’en URSS le “Diamat” – c’est-à-dire le marxisme revu et corrigé par Staline en “matérialisme-dialectique”.

L’université de Fribourg, au moment où Heidegger, le 13 avril 1934, s’adresse au ministère de Karlsruhe, ne dispensait plus de cours d’eugénique. Ce que demande Hei­degger au début de cette lettre, c’est que le Professeur Nissle continue à ne plus enseigner l’eugénique. Il faut comprendre que Heidegger, du seul fait qu’il demandait que l’on pérennise cette situation de non-enseignement, se plaçait de fait en position délicate face aux autorités nazies. C’est pourquoi il écrit la phrase sur laquelle l’auteur de l’article pointe son index accusateur :  “ depuis des mois, je cherche une personnalité capable d’assurer un enseignement dans ce domaine, dans le but, alors, de proposer au ministère la création d’une chaire pour un chargé de cours en science des races et en génétique.” Cette phrase peut être lue comme si Heidegger y révélait un réel souci de promouvoir cet enseignement. J’ajouterai même qu’au moment où elle était écrite, il fallait qu’elle soit lue ainsi. Ce que le lecteur d’aujourd’hui ne doit pourtant pas perdre de vue, c’est que s’il la lit ainsi, il l’interprète exactement comme Heidegger voulait qu’elle fût com­prise par les fonctionnaires nazis, c’est-à-dire comme un engagement pour l’eugénisme et la science des races.

La réalité est exactement inverse. À mon tour d’en apporter une preuve :  la de­mande, au ministère, de créer une chaire, même pour un simple professeur chargé de cours, est une procédure qui (à l’époque, comme aujourd’hui) demande du temps. Loin de favoriser le recyclage de son université par introduction d’enseignements nouveaux, le recteur Heidegger engage une procédure dont il y a tout lieu de croire qu’elle n’abou­tira pas avant au moins des mois. Si l’on ajoute que cette procédure implique en tout état de cause que c’est le recteur Heidegger qui entend juger la compétence de la per­sonnalité à choisir, il n’est plus possible de lire cette lettre comme l’auteur de l’article veut qu’elle soit lue.

Passons à la seconde “preuve”. Je ne m’y attarderai pas autant, vu qu’elle procède de la même incapacité à prendre le recul nécessaire pour comprendre ce qui est dit; de sorte que je risque d’ennuyer les lecteurs en redisant, mais dans un autre contexte,  ce qui a été largement exposé au sujet de la première “preuve”.

 L’article de “Die Zeit” cite quelques phrases soigneusement détachées de leur contexte (c’est le moment de rappeler la fameuse déclaration d’Andréï Vychinski, l’accusateur public des procès de Moscou : “donnez-moi dix lignes de n’importe qui, et je le fais fusiller”).

Le texte incriminé, qui occupe un peu plus de deux pages  (pp. 150-152) dans le tome 16 de l’Édition Intégrale, reproduit une allocution prononcée au début août 1933 par Heidegger à l’occasion du cinquantenaire de l’Institut d’anatomie pathologique de l’Université de Fribourg. De quoi s’agit-il ? Heidegger expose devant ses collègues médecins ce que signifie pour leur science de prendre place au sein d’une époque. Heidegger dis­tingue ainsi trois époques : celle de l’Antiquité grecque, celle du moyen-âge chrétien, celle du monde bourgeois – et il s’interroge sur la possibilité d’une nouvelle époque à venir.

L’auteur de l’article présente Heidegger se réfèrant à l’histoire de la médecine dans le but d’y chercher la justification d’une conduite criminelle à venir. Il ne recule en effet pas devant l’énormité – alors que rien de tel n’est même évoqué dans l’allocution – qui consiste à qualifier d’euthanatologique (sic!) le propos de Heidegger. Là encore la réalité est tout autre : Heidegger expose dans son texte ce qui a été nommé trente ans plus tard un “changement de paradigme” – phénomène dont aucun médecin, aujourd’hui, ne peut manquer de noter qu’il a d’immenses répercussions jusque dans sa pratique quotidienne.

Il est assurément indéniable qu’en août 1933, s’imaginer Hitler en homme politique capable de promouvoir une véritable révolution, c’est se tromper gravement. Mais passer sous silence que Heidegger est relativement vite revenu de son erreur, pour pouvoir supposer à cette erreur des motifs abjects, c’est non plus seulement se tromper, mais tromper l’opinion publique. La reductio ad Hitlerum dont parle si pertinemment Leo Strauss est bien la posture d’un accusateur public. Mais cette posture vire rapidement à l’imposture. Il suffit pour cela que l’accusateur parle de ce qu’il ne connaît pas. Car ainsi que le note Montaigne : “Le vrai champ et sujet de l’imposture sont les choses inconnues.”



 

Texte prononcé en avant-propos à un débat organisé, sur l’invitation de Didier Franck, le vendredi 8 mars 1996, à la Faculté de Philosophie de l’Université de Tours

            Tout d’abord, je tiens à remercier Didier Franck de m’avoir invité à parler devant vous ce matin des Écrits politiques de Heidegger.

            En fait, je voudrais commencer, en disant quelques mots de la façon dont j’aimerais que nous procédions. Car je n’ai pas envie de faire une conférence. Ce que j’aimerais, c’est que nous arrivions à lancer un vrai débat.

            Par débat, je n’entends pas un affrontement d’opinions opposées. Il faut que nous arrivions à dépasser dès le départ - avant même de commencer - le stade des affrontements, car l’affrontement est essentiellement stérile, d’une stérilité typique de tout ce qui ressortit à la guerre et à la polémique.

            Dans le livre Regarder voir qui a paru un peu avant les Écrits politiques, j’ai publié un essai, intitulé Critique et soupçon, où j’attire l’attention sur une idée très ancienne, celle de l’opposition irréductible entre l’exercice de l’esprit critique et toute forme de guerre. Il y a un temps pour la guerre - tout autre est le temps de l’esprit critique et de son véritable débat.

            Pour illustrer concrètement mon propos, je vais vous citer une phrase de l’article par lequel le journal “Le Monde” a rendu compte de mon édition des textes de Heidegger :

                «Malheureusement, les Écrits politiques contiennent également deux textes de François Fédier qui risquent d’égarer le lecteur non prévenu.»

            Il se trouve que le texte peut-être le plus connu de Descartes, à savoir l’énoncé des préceptes de la méthode commence ainsi :

            «Le premier <précepte> était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneu­sement la précipitation et la prévention…»

            Descartes demande que chacun mette tout son soin à éviter la précipitation (se laisser trop vite aller à penser ce qui vient aussitôt à l’esprit) et la prévention (le fait d’être prévenu). Ce qui chez Descartes est la condition indispensable de tout accès possible à la vérité - ne pas être prévenu - devient, dans l’affrontement polémique des opinions, ce qu’il faut prévenir à tout prix, en prévenant le lecteur, c’est-à-dire en cherchant à orienter d’avance son jugement.

            Peut-il seulement y avoir un vrai débat, si nous ne faisons pas l’effort pour lever nos préventions, c’est-à-dire pour essayer, le plus loyalement que nous pourrons, d’entamer un débat - ce qui implique que nous quittions le terrain de l’affrontement, de la querelle, de l’hostilité ?

            Le siècle dont nous nous apprêtons à sortir comptera assurément parmi ceux où l’on se sera le plus impitoyablement affronté - et nous sommes à tel point marqués par l’esprit d’affrontement, que nous devrions faire tous nos efforts pour réfléchir sans cesse à l’immense désastre où cet esprit conduit inévitablement.

            Maintenant, nous efforcer de ne pas déraper dans l’affrontement, est-ce que cela doit signifier que nous allons, très prudemment, nous limiter à échanger des propos lénifiants ? Ce n’est pas du tout mon intention! Le débat que je souhaite, j’aimerais qu’il soit franc, qu’il aille au fond des questions - ne serait-ce que parce que son sujet est très grave. Il s’agit en effet de politique, et au premier chef de la politique de notre temps, qui s’est vue pervertir comme jamais elle ne l’avait été, quand elle a pris la forme évidemment monstrueuse du nazisme hitlérien.

            Afin de nous mettre bien en face du type d’enjeu que soulève notre débat, laissez-moi vous rapporter un fait troublant.

            À la suite de l’article du “Monde”, paru le 22 septembre 1995, le journal a reçu un volumineux courrier - dont quelques lettres m’ont été personnellement envoyées par leurs expéditeurs. Parmi ces derniers, se trouve un ami qui m’a fait part de la réaction de l’équipe rédactionnelle du journal à sa lettre. En un mot : cette réaction était surtout embarrassée, comme si, au sein même de la rédaction, se déroulaient des affrontements. Bref : deux mois après la parution de l’article qui mettait en garde les lecteurs non-prévenus, “Le Monde” a consacré plusieurs colonnes aux réactions des lecteurs ( numéro daté du 1er décembre 1995).

            Dans le “chapeau” qui précède les divers extraits de lettres, on peut lire ceci :

                «…nous avons reçu des lettres de lecteurs prenant la défense du penseur allemand, qu’ils considèrent comme injustement traité dans nos colonnes.

                Quelques unes de ces correspondances sont, pour la première fois dans une polémique qui dure depuis des années, ouvertement antisémites et néo-nazies et ne sauraient être reproduites.»

            Ici, permettez-moi de poser une question : 

            Si depuis des années (depuis 1966, pour ma part), un certain nombre d’anciens proches de Heidegger ont dit et répété qu’il n’y avait rigoureusement rien d’antisémite chez Heidegger, pour quelle raison aujourd’hui le nom de Heidegger cristallise-t-il autour de lui des réflexes d’antisémitisme ?

            J’affirme qu’il y a une grande responsabilité, dans cette dérive désastreuse, chez tous ceux qui ont, inconsidérément ou non, porté contre Heidegger l’accusation calomnieuse d’antisémitisme. Car cette calomnie ne joue pas à sens unique : d’un côté, elle cherche bien à frapper d’interdit la personne et surtout la pensée de celui contre qui elle est portée - mais inversement, elle encourage dangereusement tous les automatismes morbides et tous les fantasmes des vrais antisémites. Entendant répéter que “le plus grand penseur du XXème siècle” est un antisémite, comment voulez-vous qu’un antisémite ne se sente pas conforté dans son fantasme ? Il est donc non seulement odieux de ne pas dire la vérité sur ce point : c’est de plus une aberration dont nous commençons à constater les conséquences inquiétantes.

            C’est pourquoi j’ai écrit et publié à plusieurs reprises - cela me paraît être une sorte de salutaire contre-feu - qu’à mon jugement, il est impossible qu’un antisémite ait pu être “le plus grand penseur du XXème siècle”. Il y a là ce que je m’obstinerai toujours à repousser comme étant une contradiction insurmontable. Et qu’on ne vienne pas chercher à l’atténuer en distinguant artificieusement entre deux sortes d’antisémitisme, l’un qui serait “vulgaire”, alors que l’autre passerait (je ne sais comment) pour un antisémitisme plus relevé. Il importe que nous comprenions dès le départ que l’antisémitisme est essentiellement une perversion de bas étage.

            L’exposé suffisant des raisons pour lesquelles il en est ainsi nous ferait sortir du cadre de l’entretien et du débat de ce matin. Je crois même que nous ne pourrions pas, dans ce cadre, poser avec assez de détermination la question : pourquoi y a-t-il contradiction entre l’antisémitisme et la pensée, telle que Heidegger enseigne à la pratiquer.

            Revenons donc à ce que nous pourrions tenter de faire ensemble. Et d’abord un mot sur la manière de nous y prendre. Pour aller vite au plus important : je me propose, quant à moi, de répondre aux questions qui vont être posées avec toute la franchise dont je serai capable. Et cela, sous votre contrôle. C’est pourquoi je vous demande de mettre à l’épreuve, c’est-à-dire de vérifier constamment cette prétention que j’affiche d’essayer de dire la vérité.

            Car le sujet est grave : au moins pour une part, il concerne en effet l’honneur d’un homme. Si vous m’avez lu, vous savez déjà que mon sentiment profond, c’est que le très malheureux et très lamentable échec de Heidegger dans son engagement politique, ne le déshonore pas. Nous pourrions essayer de voir aussi clairement que possible si ma conviction est légitime ou non.

            Mais j’aimerais que nous ne limitions pas le travail à ce thème. Plus important encore me paraît être quelque chose à quoi très peu de gens, jus­qu’ici, ont porté attention : à savoir la réflexion politique qui est implicite aux prises de positions de Heidegger en 1933. Pourquoi Heidegger s’est-il engagé ? Que voyait-il de possible avec la prise de pouvoir d’Hitler ?

            Là encore, ma conviction est que la pensée, ou plutôt le “calcul” (au sens hölderlinien du terme) que faisait Heidegger à cette époque, est irréductible à du nazisme.

            Il faut aussitôt souligner que cette irréductibilité n’est pas une excuse. Rappelons-nous ce que disait Georges Bernanos à Genève, le 12 septembre 1946, dans sa communication aux “Rencontres internationales” qui s’intitule : L’esprit européen et le monde des machines (Pléiade, Essais et Écrits de com­bat, t. II, p. 1338) :

     «J’affirme qu’il n’y a pas d’innocents parmi les dupes, qu’on ne saurait trouver de dupe totalement irresponsable de la duperie dont il est à la fois, presque toujours, dupe et complice…»

           

Ce que je pense, c’est que, imaginant une politique possible, là où il n’y avait en fait qu’une négation radicale de la politique, Heidegger n’est évidemment pas innocent ni irresponsable. Mais aussitôt, je reviens à nous autres qui, à juste titre, nous voulons aujourd’hui les juges du “cas Heidegger” - et je demande : ne sommes-nous pas, nous aussi, dupes - dupes de quelque chose qui n’est pas le nazisme, mais qui porte des traits effrayants, et que nous ne voulons pas voir - portant à notre tour une incontestable responsabilité face à son déploiement ?

            Encore une fois, je le souligne, cette remarque réflexive n’est pas faite pour détourner l’attention de Heidegger, mais pour nous demander une bonne fois : si, tant soit peu, nous nous trouvons dans une situation analogue à celle qu’a connue Heidegger, cela ne nous commande-t-il pas d’analyser la situation de Heidegger en ne nous dispensant d’aucun examen de conscience.

            Examen, d’abord, sur les conditions de la pensée, lorsqu’elle cherche à intervenir dans la politique, ou même simplement quand elle s’efforce de juger l’engagement politique. Ce jugement n’est-il pas rendu partial par nos propres engagements ? Si oui, n’y a-t-il vraiment aucun moyen de lever cette partialité ?

            Ce n’est pas par hasard que j’ai cité tout à l’heure Georges Bernanos. Il nous offre en effet un exemple à suivre : alors que son ascendance spirituelle l’inscrit au cœur de l’héritage de droite le plus hostile à la démocratie républicaine, Bernanos est sans doute le premier à s’être aussi complètement élevé contre la “croisade” antirépublicaine du franquisme. Il n’est donc pas vrai qu’il soit impossible de se guérir de ses préventions.

            Contre Heidegger les préventions politiques se ramènent uniformément à un préjugé, à ce point tenace et assimilé qu’à peu près tout le monde risque de se rebiffer à simplement l’entendre qualifier de préjugé. Je l’énonce : Heidegger se situe politiquement à droite. Or je dis que c’est un préjugé. Heidegger ne se situe pas politiquement à droite.

            Mais voilà qui ne doit pas être précipitamment traduit comme signifiant : Heidegger se situe politiquement à gauche. Ce que je veux dire, c’est que Heidegger  se situe politiquement d’une tout autre manière que selon notre cadre de référence quasi automatique. Dois-je ajouter qu’il ne s’agit pas non plus du schéma proto-fasciste “ni droite ni gauche” qu’a mis en évidence le travail de Sternhell ? Pas plus d’ailleurs de celui dont je parle dans ma préface, et qui est la “révolution conservative” allemande.

            Peut-être y a-t-il là matière à aller vraiment loin : en direction de ce qui n’est qu’esquissé très allusivement dans les “textes politiques” qui jalonnent l’engagement politique proprement dit, vu que Heidegger envisageait à l’évidence, comme sens précis de son engagement, un très long processus d’éducation, alors que la réalité du nazisme fut un seul mouvement de mobilisation accélérée - au sens le plus étroit du terme, c’est-à-dire une précipitation vers la guerre.

 

                                                                                                                          François Fédier




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jp 05/09/2007 23:05

Pourquoi pas, c'est logique. Sauf : "on peut aisément en déduire que son antisémitisme était bien réel". Qualifier de nazi un opposant au régime de Hitler, ce n'est pas logique, c'est indécent. Où y a-t-il de quoi l'accuser d'antisémitisme? Nulle part. Un nazi qui interdit le placard contre les Juifs dans son université et qui y empêche l'enseignement du biologisme racial, avant de finalement démissionner violemment? Bizzare non? Pour traiter quelqu'un de criminel il faut avoir des raisons, or là on a toutes les raisons de ne pas le faire. C'est donc de la calomnie pure et simple, une "fumée sans feu".

DUVOY 05/09/2007 21:02

Le fait est que Fédier prend l'argument des journaux comme moyen de défense : le "on" ici lui est d'un grand secours, puisqu'il tend à démontrer que d'un opinion qu'il accepte comme droite ne peut découler la conclusion des recherches historiques sur Heidegger. Si nous partons du postulat plus probable que Heidegger n'était pas le plus grand penseur du XX° s., on peut aisément en déduire, sans compromettre la logique de Mr Fédier, que son antisémitisme était bien réel. Si au contraire on avance avec l'idée que Heidegger n'étiat ni le dernier ni le premier des penseurs de son temps, alors la critique de son adhésion au NSDAP sera bien plus honnête et loyale. Fi des querelles d'opinion. Heidegger était un penseur efficace et nazi.

jp 03/09/2007 14:55

La phronésis est justement l'intelligence qui ne concerne pas la vérité théorique mais la vie pratique. Elle ne sert à rien pour la connaissance."Fédier veut montrer qu'll est et restera le chef de file ..." : voilà un bon exemple de prévention suspicieuse. Où avez-vous vu que Fédier voulait autre chose que la vérité? Projeter ainsi des intentions cachées chez les autres, c'est de la prévention injuste (la bonne étant la "présomption d'innocence", qui a cours dans tous les tribunaux, car indispensable à la recherche objective de la vérité, sauf bizzarement chez les philosophes). "Résoudre le conflit"? Qu'est-ce que ça veut dire? Faudrait-il faire des compromis avec la réalité historique maintenant? Chaque fois que des gens racontent n'importe quoi, les prendre au sérieux? Le simple fait que Faye ait falsifié des citations (celle sur la Staatspolizei par ex.) décrédibilise tout ça.Fédier ne dit pas du tout que Heidegger est le plus grand penseur du XXe siècle puisque c'est entre guillemets dans le texte. C'est une citation des journaux qui ont surfé sur scandale "la face sombre de Heidegger". Si on part du ppe que Heidegger est antisémite, il est logique de dire que c'est un idiot. Seul problème : c'est démentit par tous les témoins.

Duvoy 03/09/2007 14:33

"C’est pourquoi j’ai écrit et publié à plusieurs reprises - cela me paraît être une sorte de salutaire contre-feu - qu’à mon jugement, il est impossible qu’un antisémite ait pu être “le plus grand penseur du XXème siècle”. Il y a là ce que je m’obstinerai toujours à repousser comme étant une contradiction insurmontable. Et qu’on ne vienne pas chercher à l’atténuer en distinguant artificieusement entre deux sortes d’antisémitisme, l’un qui serait “vulgaire”, alors que l’autre passerait (je ne sais comment) pour un antisémitisme plus relevé. Il importe que nous comprenions dès le départ que l’antisémitisme est essentiellement une perversion de bas étage. "Le gros soucis avec F. Fédier, c'est qu'il persiste à affirmer, contre vents et marées, que Mr Heidegger est "le plus grand penseur du XX° S."Avec unte telle Majeure dans son raisonnement, il est certes impossible de contredire sa défense. C'est une affirmation arbitraire, bien entendu, et pour miner l'argumentation de Fédier, il faut commencer par démontrer que Heidegger n'était pas le plus grand pensur du XX° S., mais qu'il y a eu un nombre considérable d'autres penseurs avant et après lui qui méritent plus que lui ce qualificatif. Pour aller plus au fond de la chose : le simple fait de vouloir qualifier un penseur de "plus grand", c'est se fourvoyer très gravement dans le but poursuivi par la philosophie, laquelle n'a pas pour but d'édifier un panthéon d'hommes grands, mais de faire en sorte que les hommes dirigent leur vie le ieux possible, que ce soit en commun ou pris isolément. Or avec Heidegger, la question de l'individu est absorbée dans celle de la communauté : "l'existentialité" du da-sein n'est abordable que dans l'angoisse de la mort, ressnetie par le sujet qui, par-là même, se saisit en tant que ... rien du tout. Que reste-t-il à l'angoissé sous Prozac ? A se lier aux autres. et l'on sait que se lier aux autres, pour Heidegger, ne signifiait pas forcément militer dans un groupe de résistant au régime, ou bien même militer tout court. Il s'agissait pour lui de tisser des lieux d'amitié, autrement dit de pratiquer ce que les historiens d'après guerre ont très justement nommé : la collaboration passive. Heidegger est cela : un chantre du nazisme tout d'abord, puis un artisan de la mise en silence des capacités de résistance au nazisme. Mais voyez plutôt : "Le péril mauvais, le danger confus, c'est la production philosophique.” (L'expérience de la pensée)" La mort est, comme fin de la réalité humaine, dans l'être de cet existant, lequel existe pour sa fin. "  (Etre et Temps)Etc etc."Je meurs donc je suis", est le nouvel axiome de Heidegger. Le pensée philosophique est une menace : "Je pense, donc je me mets en péril". Pour être - JP dira que je délire, mais sera-t-il bien honnête ? - il s'agit de périr. A l'époqiue d'Heidegger, le seul moyen d'y parvenir n'était pas de se cacher, mais de partir en guerre. Mais pour quoi ?Réponse : pour "les possibilités fondamentales de l’essence de la race orignairement germanique"On ne peut plus clair pour un aveugle. A croire que Fédier et consorts persistent à trop vouloir y voir autre chose : ils ont ce que l'on appelle un strabisme divergent.

Duvoy 03/09/2007 14:08

Non point se méfier, dirait Aristote, mais faire preuve de prudence. Phronésis contre Phobia. L'une est bonne conseillère, l'autre n'a de but que la survie. L'une est réfléchie, circonspecte, l'autre est désordonnée et paralyse son suppot.L'exemple de Périclès contre celui d'Heidegger serait un excellent vaccin contre la peur. On sait qu'elle engendre l'intolérance : le fait de ne pas supporter l'existence d'autrui, parce ce que cette existence porte sur elle une différence manifestement indépassable (je dis manifestement, parce que toute différence de culture ou de couleur de peau, de religion ou de tenue vestimentaire, n'est qu'accidentelle, phénoménale : seul la notion d'être humain peut les rassembler sans les dissoudre et ramener les différences sur un plan commun : c'est bien le but de la philosopohie n'est-ce pas ? Et même Nietzsche, ce misosophe déclaré, savait toute l'importance du metissage et d'un gouvernement mondial). Nous n'y pouvons rien : le monde s'est ouvert et nous a indiqué quelles étaient ses limites ; à nous de ne pas essayer en vain de les franchir : seule une saine prudence peut amener l'homme à dépasser sa peur et à tolérer. Quand Fédier critique la prévention, il joue sur les mots : il se fout comme de sa première couche culotte de résoudre le conflit ; il veut au contraire bien montrer qu'll est et restera le chef de file d'une engeance qui se prive volontairement de penser librement l'enjeu en question autour de Heidegger : trop indécrottable ai-je un jour écrit à E. Faye. Ce n'est pas lui qui m'a contredit.