Heidegger : le dérapage de la polémique

Publié le par jp

LE LIVRE DE E.FAYE INSULTE LES VICTIMES DU NAZISME

"Il se trouve que ma famille a payé un très lourd tribut au nazisme, en tant que victime, en tant que combattant, en tant que résistant, et que j’ai été élevé dans cet esprit et dans cette éducation.

Et par conséquent, je trouve intolérable à l’égard des victimes des camps de concentration et des camps d’extermination nazis, chambres à gaz y compris, je trouve inacceptable qu’on instrumentalise cette cause de manière à en faire la conclusion de l’ouvrage d’Emmanuel Faye pour accuser Heidegger de nihilisme ontologique alors que dans les deux textes pris ainsi à parti des conférences de Brême, Heidegger bel et bien critique et stigmatise l’anéantissement des êtres humains dans des chambres à gaz et des camps d’extermination, la liquidation qui en a été faite comme de bêtes à l’abattoir, et que bien loin de nier que les victimes ne soient réellement mortes, comme le conclue impudemment le livre d’Emmanuel Faye, permettez moi un peu d’humeur sur ce point (élevant la voix), Heidegger dit bel et bien, je tiens les textes à votre disposition, et d’ailleurs Emmanuel Faye les cite tout en commentant l’inverse de ce que disent ces textes aussitôt et sans protocole d’interprétation.

Dans ces textes, on dit bel et bien que les victimes en masse des camps de concentration et d’extermination (et non pas simplement d’anéantissement mais d’extermination bel et bien, c’est le sens du mot allemand Vernichtungslagern) donc les victimes en masse des camps d’extermination nazis ont bel et bien été exterminées deux fois, exterminés physiquement, et de plus, leur propre mort leur a été dérobée. Il ne leur a pas été donné de mourir en êtres humains. C’est le sens obvie de tous ces textes, si on les situe dans le contexte entier qu’on se garde bien de citer dans le livre d’Emmanuel Faye.”


Extrait d'une intervention de G.Guest :
débat retranscrit Faye/Sichère/France-Lanord/Guest (2005)

La gravité des propos d'E.Faye n'est en effet pas tant dans son contresens philosophique que dans l'insulte qui est faite à tous ceux qui ont souffert de cette période de l'Histoire. Utiliser la souffrance de victimes pour tenter de valider une invraisemblable et racoleuse "hypothèse de travail"(sic) est indécent.

Tenter d'introduire la confusion entre les victimes et les bourreaux du nazisme et cracher sur la tombe de résistants bien connus comme Jean Beaufret, c'est en effet insulter la mémoire de la seconde guerre mondiale.

On pourrait ainsi accuser E.Faye à son tour de révisionnisme, si du moins on voulait s'abaisser à employer la méthode qu'il utilise pour discréditer ses contradicteurs : accuser des gens pourtant bien plus anti-nazis que lui, comme F.Fédier, d'être en fait des révisionnistes voire des négationnistes.

Il est très grave que des personnes connues pour être habitées d'une haine viscérale du nazisme se retrouvent accusées d'être ce qu'elles exècrent le plus au monde. F.Fédier est dans ce cas. C'est pourquoi son attitude peut paraître hautaine à certains dans les débats. C'est que, comme son ami G.Guest, il est sans conteste plus anti-nazis que personne d'autre, et qu'il est ahuri de s'entendre accuser de dissimulation de crime contre l'humanité sans que personne ne réagisse. Ils ont tous peur d'être traités à leur tour de nazis, alors que ce n'est pas une affaire d'opinion, mais de simple bon-sens.

Une intervention tout de même de Claude Romano sur France Culture, un peu mitigée mais clarifiante sur les points importants : C.Romano sur France Culture

Fédier est le seul depuis la première affaire Farias à refuser de hurler avec les loups - à être philosophe?... Etre philosophe c'est en effet comme disait Alain ne jamais donner foi à ce que tout le monde raconte. Bon exercice de philo en ce moment pour nos profs. Zéro pointé pour la plupart. 


LE DEBAT FAYE/FEDIER SUR PUBLIC-SENAT : "VOUS VOUS GARGARISEZ, M.FAYE"
débat télévisé Faye/Fédier/David(fev.2007)

Heidegger serait sans aucun doute innocenté dans un procès équitable, mais à la télévision? L'innocence est-elle télégénique?

Montrer que quelqu'un est innocent est une tache ingrate et difficile, car pour montrer que quelqu'un n'a pas fait quelque chose on n'a pas de révélations à fournir, pas de témoin surprise comme en a l'accusation.

Il s'agit bien en effet d'un procès et non d'un débat. Faye est le procureur et Fédier l'avocat de la défense. Il faut le voir de ce point de vue je pense pour donner une portée à cette polémique, qui doit en fait être comprise selon moi comme une assignation en justice. Le procès de Heidegger n'a jamais été fait et cela aurait été sans doute bénéfique pour lui, plutôt que d'être jugé par la rumeur. Fédier cherche à ramener la rumeur au sérieux d'une procédure, ce qui est moins palpitant que des citations tronquées sur fond de bruits de bottes, non?

J'ai l'impression qu'on reproche à Fédier de ne pas vouloir rentrer dans le débat philosophique, ce qui est vrai. Mais accuser quelqu'un du pire crime qui soit, cela ne mérite-t-il pas un procès en bonne et due forme? Ou bien en philosophie peut-on accuser n'importe qui de n'importe quoi sans risquer d'être contredit, sous prétexte qu'on ne peut pas savoir qui a raison au fond?

M.Canto-Sperber finit ainsi par dire que "à chacun son opinion sur le sujet". Pourrait-on dire cela dans une cour d'assises?! Soit il est coupable d'un crime, soit il n'a rien fait et il est lavé de tout soupçon. Sous prétexte de philosophie on reste dans le flou. Il faut trancher.

Le critère, c'est celui du doute. Et le doute doit profiter à l'accusé. On a dit que "les heideggeriens profitent du désir d'innocence des gens". Y a-t-il une autre façon de défendre quelqu'un?

Il faut un vrai procès pour Heidegger.

HEIDEGGER N'EST CRIMINEL NI DANS DANS SES ACTES NI DANS SA PENSEE 

Si un philosophe est nazi, alors sa pensée est telle - en cela Faye est cohérent. Faye a raison de dire que si Heidegger a été nazi, il faut l'expulser des rayons de philosophie. 

On ne peut évidemment pas accepter qu'un philosophe qui aurait été nazi même cinq minutes dans sa vie soit étudié en terminale. Les professeurs qui ménagent leur réputation "d'esprit critique" en reconnaissant un nazisme de Heidegger tout en refusant de le discréditer philosophiquement sont inconséquents et peuvent être tenus pour responsables de l'état où en est la polémique.

Il faut laver Heidegger aussi bien politiquement que philosophiquement.

On est en droit pour cela de proposer une autre "hypothèse de travail" que celle de E.Faye (peut-on parler d'hypothèse de travail quand il s'agit d'une accusation de crime contre l'humanité?!) : celle qui fait de lui un résistant au nazisme. On verra ensuite si l'hypothèse est viable. Et si elle l'est, alors elle sera validée à deux titres :

- d'abord historiquement, car l'ambiguïté sous un régime totalitaire équivaut à la trahison
- ensuite juridiquement, car dans le doute on doit privilégier l'interprétation favorable à l'accusé

Il est en effet possible de citer des passages entiers de ses oeuvres qui condamnent le gouvernement totalitaire et la conception biologique et raciale de l'homme. Ce sont des pièces à verser au dossier.

Or si être nazi signifie bien être antisémite, raciste et totalitaire, comment de tels textes peuvent-ils exister?

Il faut les rassembler. Cela me paraît important car à ma connaissance personne d'autre que Heidegger n'a essayé de penser l'essence de l'homme sur un autre modèle que celui d'une chose. Or n'est-ce pas cela combattre le nazisme?

Faire de Heidegger un nazi, c'est enlever au monde la possibilité de combattre le nazisme dans ses racines les plus profondes, et surtout donner corps à la croyance selon laquelle il existerait quelque chose comme une "pensée nazie". 

LE LIVRE D'E.FAYE OFFRE UNE CREDIBILITE A LA "PENSEE NAZIE"

En banalisant le nom de nazi pour l'appliquer à n'importe qui, E.Faye contribue à lui donner un aspect plus innoffensif. Si on voulait se comporter de la même manière que lui et le calomnier, on pourrait presque l'accuser de complicite avec l'extrême-droite.

Pourquoi ne pourrait-on désormais se réclamer du nazisme si une tête pensante comme Heidegger, dont la stature est reconnue même par ses détracteurs, a réussi à lui trouver une justification ?
Ce que Faye a réussi à faire, c'est crédibiliser l'idée aberrante selon laquelle il y aurait une "pensée nazie" !

En effet la récupération impensable auparavant du travail intellectuel de Heidegger par l'extrême-droite a été grandement incitée par le livre d'E.Faye qui lui offre la légitimité intellectuelle qui lui faisait défaut depuis toujours. On a pu ainsi entendre des militants du Front National se référer à Heidegger pour défendre leurs absurdes positions.

Mais dira-t-on si le rapprochement est possible, c'est qu'il y a peut-être au moins des germes de nazisme chez Heidegger? Autant dire qu'il n'y a pas de fumée sans feu et qu'une rumeur ne circule pas sans raison... Alors n'importe quel penseur est susceptible d'être accusé de nazisme.

Examinons par exemple s'il n'y aurait pas des germes d'hitlérisme chez Descartes (la meilleure réponse à la rumeur étant au fond le ridicule) :

L'EPURATION DE LA PHILOSOPHIE CONTINUE : DESCARTES ETAIT NAZI !

"Par cette phrase monstrueuse, Descartes..."

H.France-Lanord a écrit une parodie du livre d'E.Faye, L'introduction du Comité de Salut public dans la philosophie, où il reprend l'"hypothèse de travail"(sic) de celui-ci pour voir si elle ne donnerait pas des résultats sur d'autres philosophes. Et ça marche :

La générosité cartésienne
comme légitimation du racisme nazi

Descartes n’hésite pas à affirmer que « la bonne naissance contribue à la vertu ». Ainsi, Descartes établit, comme le fera Rosenberg environ 274 ans plus tard, un racisme de principe dont nous retrouvons la formulation à peine dissimulée dans la lettre du 14 août 1649 qui figure en tête de l’ouvrage et en éclaire la vraie finalité : « mon dessein n’a pas été d’expliquer les passions en orateur, ni même en philosophe moral, mais seulement en physicien. » Par cette phrase monstrueuse Descartes s’exclut lui-même du champ de la philosophie et énonce une fois de plus sa vieille haine contre toute la morale qu’il n’a jamais considérée autrement que comme provisoire, c’est-à-dire comme devant être à terme supprimée pour laisser place à une vraie hiérarchie des êtres humains à partir de leur seule force naturelle ou vertu (du latin virtus : la force martiale).

C’est cette dernière hiérarchie qu’esquisse Descartes dans ce terrible § 161, lorsqu’il déclare sans autre forme de procès que « toutes les âmes que Dieu met en nos corps ne sont pas également nobles et fortes ». Par la hiérarchisation des êtres clairement posée ici, Descartes nie ce qui est le principe même de la Déclaration des Droits de l’homme, à savoir l’égalité, et invite ainsi à la formation d’une nouvelle noblesse (ce que seront les SS sous le IIIe Reich) dont le critère de sélection est désormais la seule force. On n’est dès lors pas étonné de voir que tout le livre lui-même est adressé à une Princesse que Descartes présente comme une sorte de Führer supérieur dont lui ne serait que le conseiller privé (lettre du 4 décembre 1648 : « […] je ne l’avais composé que pour être lu par une Princesse dont l’esprit est tellement au-dessus du commun qu’elle conçoit sans aucune peine ce qui semble être le plus difficile à nos docteurs »).

Mais c’est dans la parenthèse que ce qu’a d’effrayant le § 161 apparaît au grand jour. Descartes justifie le principe de la hiérarchisation des êtres grâce au nom en apparence inoffensif de « générosité ». Il ne faut pourtant pas se laisser aveugler par ce terme, et nous devons révéler les intentions cachées de Descartes à partir de l’entente du véritable sens de la générosité que nous ne pouvons comprendre qu’à partir de l’arbitraire ontologisation de la langue qui s’effectue ici.

Descartes affirme en effet qu’il a nommé la vertu – la force martiale, future Haltung nazie – « générosité, suivant l’usage de notre langue, plutôt que magnanimité, suivant l’usage de l’École ». Or, faire ici valoir l’usage de la langue contre l’usage de l’École, c’est clairement prendre le mot à partir de son étymologie (gens = la race), c’est-à-dire FAIRE DE LA GENEROSITE UN PRINCIPE RACIAL.

Tous les commentateurs qui pratiquent aveuglément l’hagiographie de Descartes font obstinément silence sur ce point essentiel de la doctrine cartésienne, qui seul permet de comprendre le vrai sens de la « disposition de ses volontés » dont parle Descartes au § 153 (« En quoi consiste la générosité »), et, surtout, de ce qu’il nomme « une ferme et constante résolution ». La résolution, qui inspirera le juriste nazi Carl Schmitt dans sa théorie de la décision, cette résolution qui caractérise le principe racial de la générosité, préfigure donc ici clairement pour lui donner son assise la théorie hitlérienne de l’Entschluß telle qu’elle sera exposée dans Mein Kampf.

 

LA PHILOSOPHIE DE HEIDEGGER

La philosophie de Heidegger  
Dasein et Fantasia - La philo de Heidegger (2)  
(extrait de F.Fédier) 

Publié dans Le "cas Heidegger".

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André 11/08/2017 13:41

" Le sentier que l'Être signal à la pensée chemine au bord de l'extermination". Heidegger, in "Cahiers noirs", vers 1939.

Vu ?

Quant à son "anti-biologisme", d'une part il ne l'était pas tant que ça puisqu'il s'était démené jusqu'à son départ du poste de recteur pour que l'université de Fribourg ouvre une chaire de "science raciale" et d'autre part c'était un débat au sein même des politiques et intellectuels nazis de savoir s'il fallait donner, dans le domaine racial, la primauté au biologique ou au spirituel, à l'esprit. Heidegger penchait pour le second, tout aussi exclusif et meurtrier que le premier.

jp 19/06/2007 14:25

N'est-ce pas chercher de l'ambiguïté là où il n'y en a pas? En s'opposant au biologisme, on s'attaque à la racine du nazisme. C'est en tout cas un point essentiel de savoir ce qu'on entend par nazisme (mot vide de sens : Hitler n'était ni socialiste ni nationaliste). Or une définition du "nazisme"  est sans doute celle de biologisme, la chose la plus ignoble de tous les temps, à côté de laquelle le film Matrix est un conte de fées. Imaginez une société entière régie à tous les niveaux par des médecins idéologues qui vous expliquent que pour la santé de l'humanité il faut vous euthanasier ! Auschwitz était un camp d'euthanasie médicale - d'où l'emploi du gaz sensé octroyer une mort miséricordieuse et sans douleur. C'est ce qui caractérise cet épisode historique avec lequel aucune science-fiction ne peut rivaliser. Pour les passages de Faye, je vous en prie : le cours sur Nietzsche était vu par heidegger comme un acte personnel de résistance au régime biologiste, raison pour laquelle il le publia après la guerre et ne revint pas sur la question, estimant que tout avait été dit au moment opportun. C'est donc un point crucial qu'il faut mettre au clair. ça me permettra d'écrire un article sur le sujet.jp

Duvoy 19/06/2007 00:32

Pour ce qui est de l'anti-biologisme de Heidegger, je te renvoie - mea culpa - à E. Faye et à la démonstration qu'il donne de cette position pour le moins étrange dans sa position de recteur. Je pourrai également t'en citer des passages si tu n'as pas le livre sous la main. 

jp 16/06/2007 04:27

c'est vrai que les citations anti nazis de heidegger commencent à être ressassées. Celles citées ici me sont venues par de toutes récentes lectures. Il faudrait que j'en reprenne d'anciennes. Si quelqu'un en a sous la main ça irait plus vite. Le cours sur Nietsche fourmille par exemple de critiques du biologisme.

oyseaulx 16/06/2007 01:40

Il y a différentes façons de faire le con. Celle de M. Ferry n'est pas la moins offensante pour l'esprit.